Libre opinion - Un doctorat honorifique à Jean Chrétien ?

Nous, signataires de cette lettre ouverte, désirons exprimer notre désaccord et notre indignation devant la décision de la direction de l'Université de Montréal d'accorder un doctorat honorifique à monsieur Jean Chrétien, sans consultation des instances représentatives de l'Université de Montréal. Cette décision représente un bris de confiance, car la nouvelle équipe de direction, en se présentant l'an dernier, avait promis que l'une de ses priorités serait «d'accroître la fierté de la communauté universitaire». Honorer monsieur Chrétien va à l'encontre de cette bonne intention et contribue plutôt à fracturer encore plus la communauté universitaire. Elle a comme effet de choquer ou de susciter un malaise certain.

Le doctorat honorifique est une marque de distinction offerte par une université à une personnalité ayant fait sa marque dans un domaine particulier. Par ce geste symbolique, l'Université transfère son prestige à une personnalité afin d'exprimer la reconnaissance de la communauté universitaire envers les réalisations exceptionnelles de cette personne et cherche en retour à obtenir une donation qui soutiendra un domaine de recherche. Lorsqu'il s'agit d'honorer des sommités du monde de la recherche, de la culture ou de l'économie, l'attribution de cette reconnaissance est habituellement consensuelle et soulève peu d'objections. Ces secteurs d'activités génèrent peu de conflits parce qu'ils ne déterminent pas directement l'avenir socio-politique d'une société.

Il n'en va pas de même lorsqu'il s'agit de distinguer une personnalité politique surtout dans le cadre d'un système politique conflictuel comme l'est le Canada depuis 40 ans. Dans un contexte d'une forte polarisation politique, l'attribution d'un doctorat à une personnalité controversée revêtira alors un caractère partisan et sera perçue comme un appui implicite au bilan de cet acteur politique. Cela est d'autant plus vrai que le politicien en question participe activement à la campagne électorale de son parti.

Reconnaître le caractère exceptionnel des réalisations de monsieur Jean Chrétien est sans doute acceptable pour ceux qui sont d'accord avec la loi sur les mesures de guerre, le rapatriement unilatéral de la Constitution, l'échec de l'accord du lac Meech, le détournement des fonds de l'assurance emploi, la contestation de la loi 101, la loi sur la clarté et enfin, le scandale des commandites qui bafouait les règles démocratiques fondamentales. Toutes ces décisions ont profondément divisé la société québécoise et ont été rejetées par une majorité de Québécois qui ont résisté au fédéralisme autoritaire du gouvernement de monsieur Chrétien.

Faut-il rappeler aux dirigeants de l'Université de Montréal que M. Chrétien n'a jamais réussi à faire élire une majorité de députés représentant le Québec à Ottawa. En lui accordant un doctorat honorifique, l'Université de Montréal cautionne ses politiques et abandonne la neutralité qui devrait la caractériser. Pour que l'éducation supérieure reste une des forces innovatrices de la société, elle doit rester libre et au-dessus des contingences de politiques partisanes.

Depuis une décennie, on assiste à une dérive des universités qui sont de plus en plus à la remorque des milieux d'affaires et soumises aux pressions des bailleurs de fonds. Nous sommes à une époque où on peut s'acheter une gloriole académique et une reconnaissance sociale en faisant une donation à l'Université et en obtenant en retour le privilège de donner son nom à un pavillon ou encore en étant décoré du titre de docteur honoris causa. À cet égard, l'attribution du doctorat honorifique à monsieur Chrétien est le point culminant d'une série de doctorats honorifiques attribués à la famille Desmarais en 2008 ou à Michaëlle Jean en 2010.

La collation des grades est la fête du savoir et doit se dérouler dans la sérénité et l'harmonie. Il s'agit de célébrer ceux qui après des années d'un travail acharné ont réalisé une contribution significative à l'avancement des connaissances. Les étudiants, leurs parents et leurs professeurs viennent y applaudir la réussite de l'esprit et de la créativité. Or, en incluant parmi les récipiendaires une personnalité politique controversée, l'Université détourne le sens de cette fête et prend les étudiants, les parents et les professeurs en otage en les obligeant à approuver ce choix. Elle prend le risque de choquer ou de susciter un malaise qui ternira ce moment de joie pour ceux qui, comme nous, estiment que monsieur Chrétien ne devrait pas se voir attribuer cette marque de reconnaissance. Nous appelons tous ceux qui désapprouvent l'attribution de cette distinction à s'abstenir de participer à la collation des grades qui aura lieu le 27 mai prochain pour ne pas être obligés de cautionner ce choix par notre présence. Cette inféodation politique de l'UdeM risque aussi d'avoir des répercussions à plus long terme et incitera ceux qui la contestent à s'abstenir de contribuer à la grande campagne de financement qui s'annonce.

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Ont signé ce texte: Guy Bourgeault, Michèle Brochu, Louis Dumont, Lise Gauvin, Andrée Lajoie, Denis Monière, Christian Nadeau, Guy Rocher, Michel Seymour.

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