La proie ou l'ombre?

Chère Pauline Marois, permettez-moi de vous exprimer ma crainte profonde à l'égard de la position qui pourrait être adoptée au Congrès d'avril en faveur de l'interdiction du port de signes religieux ostensibles dans les secteurs publics et parapublics. Nous faisons fausse route! Et si nous continuons à insister sur ce point, je crains que nous nuisions sérieusement à notre projet d'indépendance.

Trois raisons me poussent à m'opposer vivement à cette idée et à suggérer le compromis suivant. Pour assurer la laïcité de nos institutions publiques, nous n'avons pas besoin d'aller aussi loin. Aussi, dans l'éventuelle Charte de la laïcité, nous ferions mieux de proposer l'interdiction du port de signes religieux aux gens occupant des postes qui requièrent une neutralité absolue et qui peuvent utiliser la force ou la contrainte, soit ceux de juge ou de policier.

Nous, souverainistes, savons tous à quel point il est important pour le Québec de se doter d'un État fort, d'un État qui n'a pas honte de lui-même, d'un État moteur qui saura veiller aux intérêts économiques, sociaux et culturels du peuple québécois. Point besoin de répéter les raisons justifiant un État fort, car d'autres l'ont souligné de manière fort éloquente, notamment depuis le début de la Révolution tranquille. En revanche, jamais ces défenseurs d'un État québécois fort n'ont voulu d'un État envahissant, pointilleux et intrusif à l'égard des individus dans leur comportement quotidien.

Or, qu'on ne se leurre pas, la proposition actuelle, qui s'appliquerait à l'ensemble des secteurs publics et parapublics — et ça compte pour beaucoup de monde — constitue un code vestimentaire dont l'application risque de provoquer des dérapages très désagréables. À titre d'exemple, allons-nous montrer la porte à toutes ces infirmières, médecins et enseignantes qui portent actuellement le foulard islamique ou la kippa juive dans nos hôpitaux et nos écoles? Qui va décider de ce qui est ostensible ou non? La barbe, très ostensible, est-elle un signe religieux? Quel beau gâchis en vue!

Notre projet de souveraineté est emballant, le Québec est mûr et il marche dans le sens de l'histoire. Mais l'heure est au rassemblement, à la recherche de ce qui nous rassemble, non pas ce qui nous divise. Interdire le port de signes religieux est un geste de division, un geste qui divisera surtout les souverainistes de la population de culture ou de religion musulmane, qu'elle soit pratiquante ou non. Nous savons tous — et les derniers événements en Tunisie et en Égypte nous l'ont rappelé — que cette population connaît bien le combat pour la liberté, contre le colonialisme et pour l'indépendance; il s'agit aussi d'une population très largement francophone qui a choisi le Québec parce que nous formons une société de langue française, et non pas malgré cela.

En fait, ces nouveaux Québécois n'attendent qu'un geste de notre part pour embarquer dans la grande aventure québécoise. Si vous me permettez une anecdote: candidat du Parti québécois en 2007 dans Saint-Henri-Sainte-Anne, j'ai été invité à prendre la parole au moins trois fois dans les mosquées du sud-ouest de Montréal. Bon nombre d'hommes et de femmes musulmanes se sont affichés ouvertement favorables au Parti québécois. Or, depuis que nous voguons vers une politique «à la française», qui relève davantage de son passé colonial en Afrique que d'un esprit républicain, je sais pertinemment que je n'aurais pas de telles invitations.

La troisième préoccupation relève de la stratégie. Le Québec ne vit pas seul sur une île renforcée et entourée remparts qui le protègent de voisins encombrants et parfois belliqueux. Nous en savons quelque chose, notamment depuis le référendum de 1995 et les suites d'une certaine déclaration de l'ancien premier ministre. M. Parizeau n'a dit qu'une vérité le 30 octobre 1995, mais cela a permis aux adversaires du Québec de se redonner une autorité morale et de reprendre l'initiative perdue pendant la campagne référendaire. Cela nous mit sur la défensive pendant une décennie.

La question est simple: voulons-nous faire l'indépendance du Québec ou non? Si la réponse est oui, pourquoi alors offrir sur un plat d'argent la masse avec laquelle nos nombreux adversaires nous assommeront? Mais en adoptant cette résolution telle quelle sur le port de signes religieux, nous invitons tous les bien-pensants du continent nord-américain à monter sur leurs grands chevaux pour mater cet État qu'ils qualifieront avec ou sans raison urbi et orbi d'État renégat. À force de suivre une ombre, nous aurions lâché la proie.


6 commentaires
  • Michel Bourgault - Abonné 18 février 2011 08 h 14

    L'histoire se fait sous nos yeux

    J’aime votre propos et je l’endosse entièrement. Toutefois, il est une question que vous semblez oublier. Le vêtement fait partie d’une manière de vivre et peut servir à affirmer une identité. Que les musulmanes portent un voile, ça ne me dérange pas. Mais si cette mode vestimentaire implique l’introduction et la promotion dans notre société de rapports inégalitaires entre hommes et femmes, cela me dérange beaucoup plus. Si cela amène à moyen ou long terme des changements au niveau du droit familial incompatibles avec l’égalité obtenue de haute lutte dans notre société, cela est très inquiétant. Donc, d’accord avec vous de ne pas suivre l’ombre, mais pour éviter que l’on ne vive un jour au pays de l’ombre, il faut être vigilant et discerner ce qui est acceptable et heureux chez les nouveaux venus. Et je suis convaincu que cela se fera AVEC eux, car eux aussi aspirent en majorité à vivre dans pays où chacun jouit de la considération de son semblable.

  • Simon Beaudoin - Inscrit 18 février 2011 09 h 40

    Très intéressant

    Cette position se rapproche, malgré une différence certaine dans la finalité de nos pensées, de la mienne. Je considère que, dans un État laïc, seuls ceux qui sont directement représentants de l'autorité de l'État (les juges, les avocats de la couronne, les ministres, les policiers, les professeurs du niveau pré-universitaire, etc.) sont concernés par cette obligation de laïcité. Un simple fonctionnaire, qui plus est une personne qui n'a jamais de relation d'autorité avec un autre citoyen (un fonctionnaire dans son bureau, un préposé quelconque qui n'est là que pour servir le citoyen), ne devrait pas être soumis à des règles aussi strictes.

    Cette idée va bien sûr de pair avec celle de retirer le crucifix de l'Assemblée nationale, le symbole le plus ostentatoire du Québec situé juste au dessus du trône de l'autorité suprême du Québec qui est encore, constitutionnellement, la monarchie. Les députés étant des représentants du peuple, je me demande d'ailleurs s'ils ont une quelconque autorité et s'ils devraient être forcés à enlever leurs symboles religieux.

    Bref, je ne crois pas que c'est avec une laïcité avec la française que nous bâtirons une société inclusive. Je préfère une approche où les gens sont libres de faire ce qu'ils veulent, tant que ça n'est pas contre la loi, dans l'espace privé et l'espace "public", mais où l'État a une obligation morale d'être neutre en matière religieuse.

    Simon Beaudoin

  • France Marcotte - Inscrite 18 février 2011 11 h 08

    La poutre dans l'oeil...encore

    Êtes-vous certain M.Bourgault que les rapports inégalitaires entre les hommes et les femmes sont choses du passé au Québec et qu'il n'y a pas de nombreux signes qui démontrent le contraire?
    La femme voilée n'envoie pas un mesage si différent qu'on voudrait le croire que la femme dénudée, pourtant celle-ci ne suscite pas tellement la perplexité, ou bien la compassion...

    Certains soupçonnent le Parti québécois de ne pas être très pressé sinon intéressé à réaliser l'indépendance du Québec. On pourra en avoir une démonstration supplémentaire s'il va dans le sens contraire à celui que préconise de façon sensée M.Philpot.

  • Charles Dubois - Inscrit 18 février 2011 12 h 24

    Angélisme ?

    M. Philpot fait preuve d'angélisme et de naïveté!

    Était-il au courant que les mosquées du sud-ouest sont contrôlées par des lobbies intégristes ?

    Gilles Duceppe a reçu l'appui des lobbies islamistes pour sa prise de position en faveur de la laïcié ouverte et du multiculturalisme.

    Les signataires félicitant Gilles Duceppe sont tous des lobbies islamistes et il est facile de le démontrer:http://www.ledevoir.com/politique/canada/294333/gi

    Paradoxalement, ces mêmes lobbies sont très critiques du Parti Québécois et de Pauline Marois.Ils se foutent des partis et de la souveraineté car ils n'ont qu'un seul but soit la promotion de leur «agenda ». Ils courtisent tous les partis politiques afin de faire avancer leur idées.

    M. Philpot ne semble pas au courant..

    Par ailleurs, est-ce que la laïcité à la française est la solution ? Je ne crois pas...

  • NGS - Inscrit 19 février 2011 00 h 44

    OOOP! D'un desastre a l'autre!

    <<Nous, souverainistes, savons tous à quel point il est important pour le Québec de se doter d'un État fort, d'un État qui n'a pas honte de lui-même, d'un État moteur qui saura veiller aux intérêts économiques, sociaux et culturels du peuple québécois.>>
    Voila ce qui nous manquait...la meme vieille toxicité...à plus forte dose!