Libre opinion - À l'autre bout du fil

Depuis bientôt huit mois, à raison d'une fois par semaine, j'écoute. Je m'inquiète. J'espère...

Toutes les semaines, j'entends pleurer, souffrir. J'entends crier. J'entends l'inquiétude. J'entends la peur, le désespoir. J'entends la perte. J'entends le découragement. J'entends la honte, la panique. J'entends le non-sens. J'entends le deuil... J'entends un ultime appel d'aide. J'entends parfois, qui sait, les derniers mots.

Chaque fois que le téléphone sonne, nous sommes deux ou trois, qui espèrent faire une petite différence. Nous espérons gagner 24 heures. Parfois même, une seule petite heure de plus. Chaque fois que la sonnerie retentit, on ne sait jamais. On ne sait pas qui. On ne sait pas pourquoi. On ne sait pas comment. On ne sait pas où. Mais surtout, on ne sait pas quand.

Puis, au bout de quelques secondes d'échange, une couleur est déterminée. L'urgence de vivre est cochée. Peu importe son degré, elle est primordiale. Vitale.

Le suicide n'est pas raciste. Il n'a pas de choix de religion. Il n'a pas d'orientation sexuelle. Il n'a pas de métier. Il n'a pas de statut social. Il n'a pas d'intelligence. Il n'a pas d'études. Il n'a pas de préférence.

Ces soirs-là, je laisse ma vie derrière. Mes tracas aussi. Mon quotidien demeure à la porte du service de Suicide Action Montréal. Parce que ce soir-là, ce n'est pas ma vie la priorité, c'est plutôt la vie des appelants.

Nous nous devons de faire grandir la partie qui veut vivre. Nous voulons écouter. Questionner. Comprendre. Ne pas juger. Aider. Il y a là en présence l'une de l'autre deux voix qui ne se connaissent pas. Deux voix qui échangent. Deux voix qui essaient de faire le pacte de la vie ensemble.

Par cette expérience, c'est moi qui grandis le plus. C'est moi qui réalise à quel point la vie est précieuse. À quel point ma vie n'est pas banale. À quel point je suis chanceuse d'être de ce côté du téléphone.

Parfois, je m'inquiète. Je rentre chez moi et pendant le long trajet du métro qui me ramène à la maison, j'espère... J'espère que pour ce soir, tout ira bien.

Certains marquent ma mémoire. Je pense à eux parfois. Je les ai peut-être déjà croisés. Peut-être était-ce cette dame qui m'a servi un café. C'était peut-être ce père boutonnant le manteau de sa fille. C'était peut-être ce gars-là qui rit avec ses amis dans le parc. C'était peut-être vous.

La semaine suivante, je parcours le babillard espérant avoir des nouvelles. Il y a souvent des mots. Des mots d'espoir. Des mots qui aident à affronter les maux. Je tends l'oreille aux autres. Et vous, tendez-vous la main à ceux que vous aimez?

À tous mes collègues de Suicide Action Montréal, à tous ceux avec qui j'ai parlé: merci. Puisqu'avec vous, c'est moi que j'aide.

À la douce mémoire de Yannick, 1979-2008.
5 commentaires
  • Fabien Nadeau - Abonné 2 février 2011 08 h 21

    Amour

    Merci pour votre texte d'amour. Un jeune frère qui s'est suicidé, trois de mes élèves qui se sont éclipsés sans avertir au cours de ma carrière...

    Je suis touché, je revois leur visage souriant qui cachait leur mal de vivre.

    Merci de tenter de sauver ces vies...

  • Martin Duchesneau - Inscrit 2 février 2011 13 h 43

    Merci

    Vous avez écrit un très beau texte, touchant, inspirant et étincellant d'espoir. Merci pour ce que vous faites. Votre texte était touchant, l'ai-je dit?

  • Fabienne C. Berthelot - Abonnée 2 février 2011 16 h 03

    A L'AUTRE BOUT DU FIL

    Un très beau texte. Un fils qui s'est suicidé, un père, tant de personnes que je connais qui ont été affectées par un suicide.

    Une telle explosion dans nos vies éclabousse tellement de gens.
    Que ça prend du temps pour retomber les pieds sur terre, sentir
    un certain équilibre revenir.

    Merci de tenter de sauver ces vies...
    Merci d'en parler....
    À la douce mémoire de "mon" Yannick qui n'a pas utilisé votre ressource.

  • Pierre Brosseau - Abonné 2 février 2011 20 h 15

    UNE ÉTINCELLE

    Vous êtes une bouée, un repère, une lumière, une oreille, un coeur, un pont, une voix, un lien, une étincelle de vie pour ces êtres qui vous disent "à quoi bon ?", mais qui s'accrochent, sans oser le dire, à cette vie qui jusqu'à maintenant les a rendus malheureux.

    La générosité n'est pas une vertu équitablement partagée. Vous en avez reçu une grande part. Votre engagement est un baume non seulement pour ceux que vous aidez mais aussi pour ceux à qui vous avez adressé ce message.

  • Evelyne - Inscrite 3 février 2011 10 h 51

    Magnifique témoignage!

    Quel magnifique témoignage! Tant d'amour! Si les Hommes vivaient, ressentaient et témoignaient ainsi, il y aurait moins de souffrance, de tragédies, guerre... Merci Joannie d'être là pour eux et de les aimer autant. Ils en ont un besoin vital.