Libre opinion - L'effet boomerang de la Tunisie

Inexorablement, un effet boomerang reviendra (il revient déjà) vers cet Occident qui ne voit que ses intérêts à court terme, créant toutes les conditions pour susciter haines, racismes, radicalisations de mouvements de résistance. Ma profession me fait voyager beaucoup dans les pays du tiers-monde. Je vois et entends des choses qui ne se disent ni ne se savent ailleurs, à l'instar de ce que l'Occident «découvre» à propos de la tranquille Tunisie. Il serait très malheureux que les Occidentaux (pour leur intérêt bien pensé) ne tirent pas de vraies conclusions de ce qui vient de se passer dans ce pays et se passe en Algérie, en Égypte, en Jordanie.

La cherté des produits de base et le chômage qu'on avance à l'origine du récent soulèvement tuniso-algérien ne sont qu'une goutte qui fait déborder un ras-le-bol fondamentalement plus global. Ce ras-le-bol provient, certes, des chroniques incuries et hypercorruptions des régimes de ces pays, de l'insoutenable mal-être des peuples, du chômage et de l'absence d'avenir des jeunesses sacrifiées... mais aussi, en grande part de l'indifférence (ou une bienveillante complicité) dont fait preuve l'Occident (durant les événements de Tunisie, le Canada n'a pipé mot, la France s'enlise en explications alambiquées pour avoir fait de Ben Ali un «grand démocrate»); de l'ingérence systématique dans la mise en place et le maintien de dictateurs-pilleurs un peu partout au tiers-monde et en particulier là où il y a régions de pétrole; de la voracité des multinationales complices de ces régimes, et bras armés de politiques néocolonialistes (cf. Noir Canada de A. Deneault et coll.; Confessions d'un assassin financier de J. Perkins...); de la rage que provoque la continuelle règle du «deux poids deux mesures» (Palestine, Irak, Afghanistan, Côte d'Ivoire...) de l'ONU, du Conseil de sécurité, de l'OTAN. Bref, de cet Occident et ses instances, auxquels les peuples associent leurs dictateurs...

Voilà, à mon sens et entre autres éléments, les racines du ras-le-bol des peuples et des jeunesses d'Afrique du Nord et du Moyen-Orient en particulier, mais aussi de bien des pays du tiers-monde. De Moubarak en Égypte, à Bouteflika, en Algérie, en passant par Ben Ali en Tunisie ou le récent Ali Bongo au Gabon... Comment ignorer le rôle de l'Occident (Washington et Paris en tête) dans la mise en place et le soutien de ces fantoches sanguinaires chargés de brader leurs richesses tout en affamant leurs peuples? Que dire de ce qui se passe autour de Gbagbo en Côte d'Ivoire, en place et lieu duquel «on» veut absolument un Ouattara, bon transfuge du feu (docile) régime Houphouët-Boigny? De la poigne d'acier d'un Moubarak, devenu quasi roi d'Égypte, préparant la succession de son fils? Des moyenâgeuses monarchies du Moyen-Orient, de type Arabie saoudite, où les femmes ne sont nullement mieux traitées qu'en Afghanistan, et où une minorité de super potentats vit sur le dos de millions de quasi-esclaves? Pourtant, personne en Occident ne songe à aller les «démocratiser», bien au contraire!

Les classes dirigeantes et dominantes en Occident doivent admettre qu'on ne peut impunément installer et entretenir des gouvernants-poupées-despotes partout où il y a besoin de pétrole, de gaz, de minerais, de cacao... Afin de se protéger du retour de manivelle de peuples spoliés, pillés ou écrasés par les dictateurs «amis», bien de nouveaux murs ont été érigés depuis la chute de celui de Berlin: mur de Sharon face aux Palestiniens, de Bush face au Mexique, de la Grèce face à la Turquie, entre Botswana et Zimbabwe, Inde et Bangladesh, Arabie saoudite et Yémen, Koweït et Irak, Maroc et enclaves espagnoles de Melilla et Ceuta.

Cela empêchera-t-il les flots de misérables morts-vivants d'aller s'empaler sur les barbelés de Ceuta, de se noyer en Méditerranée, de brûler vifs dans les déserts nord-mexicains? Inexorablement, un effet boomerang reviendra (revient déjà) vers cet Occident qui ne veut voir autre chose que ses intérêts à court terme, quitte à créer toutes les conditions pour susciter haines, racismes, radicalisations de mouvements de légitime résistance.

Au lieu de continuer, comme les événements tunisiens l'ont démontré à la face du monde, à installer et tenir à bout de bras ce genre de régimes dictatoriaux, l'Occident, s'il veut l'intérêt bien pensé de ses propres peuples à long terme — et non celui des classes dominantes à courte vue de type Wall Street —, a tout à gagner à laisser le tiers-monde se doter de dirigeants élus démocratiquement (souvenons-nous du sort infligé à Allende, premier chef d'État sud-américain vraiment élu), cesser ses ingérences néocolonialistes pour, enfin, permettre développement et nouveaux marchés solvables pour le bien de tous. Sinon, gare à l'imminente série de soulèvements sanglants, dont la Tunisie n'est qu'un gentil prélude!

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