Libre opinion- La santé mentale au coeur de la problématique du poids

Le début de l'année 2011 a été marqué par la question du poids et des facteurs qui lui sont associés naturellement, soit l'activité physique et l'alimentation. Toutefois, le quotidien Le Devoir a relevé un aspect nouveau en abordant les effets pervers possibles des campagnes de «lutte» contre l'obésité.

Les articles parus récemment soulèvent certaines préoccupations que partage l'Association pour la santé publique du Québec (ASPQ) et sur lesquelles porte son action. En effet, l'ASPQ s'intéresse de près aux liens qui existent entre la problématique du poids et la santé mentale puisqu'elles sont intimement liées et qu'elles ont une influence importante l'une sur l'autre. C'est pour cette raison que nous croyons qu'il est temps que les problèmes reliés au poids soient abordés de manière globale, c'est-à-dire en tenant compte non seulement de l'aspect alimentaire et de l'activité physique, mais également de celui du bien-être psychologique. D'ailleurs, cette approche permettrait d'envisager la santé dans son ensemble, tel que défini par l'Organisation mondiale de la santé (OMS).

De nombreux spécialistes établissent aujourd'hui une corrélation entre les problèmes de poids et ceux reliés à la santé mentale, par exemple une faible estime de soi, des troubles anxieux, des troubles du comportement alimentaire tels que l'anorexie et la boulimie, une mauvaise perception de son image corporelle, la dépression, etc.

Il semble de plus en plus évident qu'afin de réduire les problèmes reliés au poids que connaissent nombre de nos concitoyens, nous devons nécessairement inclure la santé mentale dans les campagnes sociales de prévention et de sensibilisation ainsi que toute autre intervention se rapportant à cette problématique. Chez les 12-30 ans, on dénombre au Québec plus de 65 000 cas d'anorexie et de boulimie sévères et quelque 100 000 cas de troubles alimentaires moins sévères. Nous devons également prendre en compte ceux qui, sans souffrir d'un trouble alimentaire spécifique, sont préoccupés quotidiennement par leur poids, leur alimentation et leur apparence physique.

Les stratégies utilisées en matière de problématique du poids s'inspirent en grande partie du modèle offert par la lutte contre le tabagisme, ce qui explique peut-être l'utilisation fréquente de mots tels que «lutte» et «épidémie». Arrêtons-nous un instant au sens de ces mots. Le mot «lutte» réfère à la guerre, au mal ou à l'ennemi à vaincre, tandis que le mot «épidémie» réfère à la contagion, à la maladie. Ils ont donc tous deux une connotation négative et, contrairement au cas du tabac, l'image qui nous vient en tête n'est pas celle d'une industrie mais bien celle d'une personne affichant certaines caractéristiques physiques bien précises.

Qu'en est-il des images utilisées pour illustrer la problématique du poids qui, trop souvent, contribuent et consolident la perception collective biaisée que nous avons des personnes ayant un surplus de poids, c'est-à-dire qu'elles sont paresseuses, lâches, qu'elles s'alimentent mal, ne font pas d'exercice, réussissent moins bien au travail, etc.? Les mots choisis et les messages véhiculés doivent prendre en compte cette réalité afin que nos interventions cessent de renforcer les croyances et les préjugés.

Étant donné le lien entre un surplus de poids et le développement de diverses maladies chroniques, les professionnels de la santé ont fait le choix de cibler le surplus de poids comme grand coupable dans leurs stratégies d'intervention visant à encourager les gens à modifier leurs habitudes de vie. Toutefois, le poids n'influence pas seulement l'état de santé d'une personne, il joue aussi un rôle prépondérant sur la perception qu'une personne a d'elle-même, de sa beauté, de son potentiel de réussite, de sa détermination.

Dans la plupart des cas, ce qui entraîne un changement de comportement et une modification des habitudes de vie n'est pas le désir d'être en meilleure santé, mais plutôt celui de bien paraître, de correspondre à un idéal de beauté. À trop vouloir encourager les saines habitudes de vie en ciblant spécifiquement le surplus de poids, il est possible que nos campagnes de sensibilisation de lutte contre l'obésité y soient pour quelque chose. Ainsi, peut-être nuisons-nous davantage à la santé de nos concitoyens puisque, dans les faits, la santé n'est pas mesurable uniquement par l'Indice de masse corporelle, mais également par divers autres facteurs contribuant au bien-être.

Tant que nous insisterons sur le fait que nous devons perdre du poids collectivement pour être en meilleure santé et que, pour ce faire, il nous faut manger moins et bouger plus, des méthodes néfastes pour la santé physique et psychologique seront envisagées par ceux et celles souhaitant perdre du poids, tels les régimes, les jeûnes et les produits amaigrissants, voués à l'échec dans 95 % des cas. Manger moins et bouger plus, qu'est-ce que c'est, sinon un régime en soi?

Nous devons bien sûr continuer de critiquer l'industrie de l'alimentation et de la publicité, rendre les environnements plus favorables à la santé, mais peut-on envisager ces actions autrement que pour faire maigrir les gens?

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Émilie Dansereau-Trahan - Chargée de projet à l'Association pour la santé publique du Québec (ASPQ)

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