Libre opinion - La directrice

C'est une histoire d'école, une histoire de vie. Une histoire qui aurait pu se passer il y a 150 ans, à la vieille école de la Chapelle, au tout début de Saint-Jérôme, ou en 1924, dans la toute belle et toute neuve école Saint-Joseph, qui n'avait qu'un étage à l'époque...

C'est une histoire comme il y en a tout plein. L'histoire de Monsieur G., un papa, et d'une directrice d'école. Monsieur G. est nouveau dans le quartier. Il a deux petits garçons. Le plus jeune est à la maternelle, le grand est en 2e année. Il est arrivé dans le coin avec à peu près rien. Il s'est trouvé un logement pas cher et est allé chez Centraide pour se trouver des meubles. Il fait son épicerie au comptoir alimentaire, à l'autre bout de la ville, et il y va à pied parce qu'il n'a pas d'auto.

L'autre matin, il appelle à l'école pour dire que ses enfants sont malades. Il raconte à la secrétaire que ses enfants ont vomi dans leur lit et que ça sent mauvais. Gêné, il lui demande si elle connaît un truc pour nettoyer ça et surtout pour faire disparaître l'odeur... Elle lui demande ce qu'il a chez lui comme produits nettoyants et s'il a ce qu'il faut pour soigner les enfants. Évidemment, quand la priorité c'est d'avoir quelque chose à manger pour les petits, on ne pense pas à mettre ce qu'il faut dans l'armoire sous le lavabo. Et quant à la pharmacie...

La directrice arrive. Sa secrétaire lui raconte l'histoire. Et la directrice, elle fait ce qu'elle fait chaque fois que des choses comme celle-là arrivent. À l'heure du dîner, elle se rend au Maxi du coin et achète un kit de base de produits nettoyants et ce que ça prend dans une pharmacie pour s'occuper de deux jeunes enfants: Tylenol aux raisins, bandes qu'on fait fondre sous la langue pour ne pas tousser la nuit, brosses à dents neuves, Gravol, Antiphlogistine...

Elle appelle un vendeur de matelas pour savoir comment faire partir les odeurs. Parce que la directrice, dans sa tête, elle voit un petit enfant malade, couché dans un lit qui sent le vomi. Elle a l'évocation facile. Après toutes ces années, elle ne s'habitue ni ne s'endurcit. Elle aime ses petits. «Y'a pas grand-chose à faire», dit M. Matelas. Bon... C'est Noël qui s'en vient, elle tente le coup: «Est-ce que ça vous tenterait de donner au suivant?», lui demande-t-elle. Elle lui explique. Et là, le monsieur lui dit que des clients lui demandent de reprendre des matelas usagés et que quelquefois ces matelas sont dans un excellent état. Il va en trouver un, et va livrer le matelas sans frais chez Monsieur G. Merci M. Matelas!

La directrice revient à l'école et parle de ça à la salle du personnel. Elle est émue, encore une fois, pour la centième fois. Et là, il y a un prof, puis un autre, qui disent qu'ils ont plein de trucs à donner, des draps pour les lits d'enfants et tout ça. C'est fort, des larmes de directrice quand ça coule pour des enfants. Plein de choses se sont enchaînées ensuite. Des dons, des actions et tout. Monsieur G. est venu à l'école pour dire merci. Et Monsieur G., il pleurait à chaudes larmes. Ses enfants mangeront à Noël. Ils auront des pyjamas neufs et des cadeaux. Et la directrice sera vraiment contente quand elle pensera à ces petits qui dorment au chaud, sur des matelas qui sentent bon.

Et puis elle se dira qu'il faut vraiment travailler fort, sans compromis, pour que tous les enfants sachent lire à la fin de la 1re année, pour qu'on puisse le plus rapidement possible satisfaire leur goût d'explorer et d'apprendre. Parce que soulager la misère d'un enfant, elle sait que c'est la partie facile. Lui donner les outils pour qu'il s'en sorte, c'est moins simple. Et elle se sent responsable de ça. C'est elle, la directrice. C'est elle qui voit et elle se dit que c'est à elle d'agir.

C'est juste l'histoire d'une directrice et d'un papa, de deux petits et de quelques adultes à Saint-Jérôme. Mais cette directrice-là, elle est la championne dans la catégorie de celles qui font des choses sans y être obligées. Pas obligées? Enfin, pas si sûr. Cette directrice, elle est obligée. C'est son coeur qui l'oblige. Elle refuse de ne pas voir, renonce à se protéger, ne baisse jamais les bras. Il n'y a pas de plus fortes obligations que celles qu'on laisse notre coeur nous faire.

Ça prend des gens comme elle pour que, dans ce monde où, grâce aux subventions de l'État, certains seulement ont la liberté de choisir entre l'école publique et l'école privée, des gens choisissent Monsieur G. et ses enfants, pour lesquels ce choix n'existe pas. Aujourd'hui, il y a une directrice d'école publique dont on ne parlera jamais, qui ne sélectionne aucun de ses élèves, et qui de loin borde vos petits et les aime avec vous. Je suis sûr que ce soir, Monsieur G., quand vous entrouvrirez la porte de la chambre de vos enfants, pour voir si tout va bien, vous sentirez au-dessus de votre épaule une présence. Ce sera elle, la directrice.

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8 commentaires
  • Catherine Paquet - Abonnée 10 décembre 2010 07 h 04

    Bravo

    Je sais que c'est une histoire vraie. Je sais aussi qu'il y en a d'autres. De la part de gens qui ne sont pas obligés.

    Et il y a aussi des bénévoles, hommes et femmes, qui vont faire un tour dans les foyers de personnes agées, dans les CHSLD, et qui donnent un coup de main, qui font la lecture à une, deux ou trois personnes à la fois. Qui aident certaine personnes à manger. Quand on les laisse faire.

    Et pas seulement à Noël.

  • MJ - Inscrite 10 décembre 2010 08 h 21

    Contre les “Scroodge” de ce monde, la chaîne humaine de l’entraide

    Une belle histoire de solidarité humaine qui fait chaud au coeur!

    A l’approche de Noël, un conte incontournable et toujours d’actualité:

    Sur le conte “Un chant de Noël” (“A Christmas Carol”) de Charles Dickens et son protagoniste, Mr. Scrooge:
    http://fr.wikipedia.org/wiki/Un_chant_de_Noël

    Sur le film “Scrooge” (1935):
    http://www.youtube.com/watch?v=_Sr2ow_ZH9w

    Sur le film de Walt Disney, “Le drôle de Noël de Scrooge” (version moderne):
    http://www.youtube.com/watch?v=PcNLFXSdO5A

  • Sylvain Auclair - Abonné 10 décembre 2010 12 h 31

    C'est quand même dommage...

    que ces gens doivent piger dans leur propre poche, parce que, dans certains milieux, ce sera loin d'être suffisant...

    (D'ailleurs, c'est ce genre de choses qui font dire aux statistiques que les Québécois ne sont pas généreux: personne dans votre histoire n'a demandé de reçu pour déclarer des dons de bienfaisance...)

  • Daniel Trottier - Abonné 10 décembre 2010 15 h 59

    Conte de Noël

    L’histoire de M. St-Pierre est un bijou de sensibilité. Avec sa charge émotive, elle me rappelle celle de Monsieur P., un papa démuni devant la bureaucratie sans âme de la commission scolaire et les refus incessants de celle-ci de reconnaître le problème de dyslexie dont souffre son garçon. Désespéré, Monsieur P. se tourne vers une école privée, qui accueille son enfant et lui offre les services professionnels dont il a besoin. La famille se serre la ceinture et profite d’appuis financiers orchestrés par la fondation de l’école. « Heureusement, se dit Monsieur P., l’école est subventionnée, sinon on n’aurait pas eu les moyens d’y inscrire notre enfant. » Mais le papa et son fils sont heureux : le garçon progresse bien dans un milieu où les éducateurs ne comptent pas leur temps. Monsieur P. a voulu exercer un choix, un choix que lui permet la Charte des droits et libertés de la personne. « Mais, se demande Monsieur P., de quel choix parle-t-on quand la commission scolaire n’est pas en mesure d’offrir une alternative valable à mon garçon? ». Ceci n’est malheureusement pas une fable. C’est une histoire tristement contemporaine, qui illustre peut-être une vision du monde moins manichéenne que celle que se plait à véhiculer M. St-Pierre.

  • Marc St-Pierre - Inscrit 12 décembre 2010 09 h 47

    m

    Je loue l'initiative de votre college M. Trottier, car je suppose qu'il s'agit bien du collège Beaubois. Et je suppose aussi que votre passage à la direction de l'adaptation scolaire au ministère de l'éducation il y a fort longtemps vous a sensibilisé à la situation des élèves en difficulté. Et je suppose qu'actuellement vous vous indignez comme moi quand vous voyez ce qui se passe chez plusieurs de vos collègues qui sont en train de modifier leurs contrats de service et leurs règles de promotion et de passage afin de se soustraire à l'obligation d'offrir la promotion par matière à certains de leurs élèves qui auraient écoué une matière. Et cela à la suite de l'avis légal qu'a sollicité votre fédération sur ce sujet.