Libre opinion - Qui a peur du grand méchant enfant roi?

Je racontais en riant que mon fils de 22 mois était parti un matin à la garderie vêtu de son pantalon de pyjama. Sans plus m'écouter, une femme s'interpose et tranche: «Attention, des enfants rois, j'en vois tous les jours. Tu vas t'en fabriquer un.»

J'ai été estomaquée par cette remarque. Le fléau de l'enfant roi, le virus selon certains — et on a si peur de la contagion — est tellement présent, rempli d'une forte charge émotive, que les jugements sont cuisants, lapidaires... et culpabilisants.

Ce qui me dérange le plus, dans cette anecdote, c'est la rapidité et la facilité de jugement. Un jugement simple, dénué de nuances. À partir d'un exemple, d'un instantané, on généralise, on diagnostique et on traite, d'un seul souffle. Parce que Monsieur et Madame Tout-le-monde est devenu expert. Tout un chacun s'improvise spécialiste. Chacun y va de sa recette. Oblige-le à mettre un pantalon, sinon tu crouleras sous les problèmes plus tard. Ne cède surtout pas.

Même hantise du côté de ma grand-mère. À une époque — mon fils était âgé de trois mois —, je lui avais confié qu'il n'avait pas bien dormi durant la nuit. Le décret ne s'est pas fait attendre et est tombé raide comme un couperet: vous-le-catinez-trop-laissez-le-pleurer-un-peu-vous-l'avez-toujours-dans-les-bras-ce-n'est-pas-bon-vous-allez-le-gâter-vous-allez-avoir-des-problèmes-plus-tard. Sa soudaine virulence m'avait laissée ahurie. Et troublée. «Des problèmes plus tard.» Un spectre à faire dresser vos cheveux de mère sur la tête.

Et si j'étais une mauvaise mère? Combien d'entre nous se posent cette question? J'ai lu quelque part que nulle part ailleurs ne se retrouve un déséquilibre tel que celui existant entre une mère adulte et responsable d'une part et son bébé très démuni d'autre part. Lourde responsabilité qui ne peut échapper au jugement humain. Des jugements aigus, qui fusent de toutes parts. Comme si les gens se sentaient investis de la mission de sauver l'enfant de sa mère.

Mais le grand méchant loup, c'est bien la peur de l'enfant roi. Car lorsque l'on vous adresse ces mots, ne remet-on pas en question votre capacité à bien prendre soin de votre enfant? S'il devient enfant roi, vous avez échoué. Il ne reste plus qu'à vous coller l'étiquette «mauvaise mère» sur le front, la mère laxiste, permissive, mollasse, incapable, narcissique, celle qui cède, qui joue à l'autruche... Celle que l'on n'est pas.

Ces mots, enfant roi, on les utilise à toutes les sauces. À croire qu'on n'a de cesse de chercher cet enfant roi ailleurs pour se rassurer du fait qu'il n'est pas chez nous, dans notre cour. Tu n'as qu'un enfant, tu vas en faire un enfant roi. Ton enfant ne va pas à la garderie, attention, il coiffera la couronne. Il tape du pied, royal, je te le dis. Vous allez divorcer? À coup sûr, vous le glorifierez et en ferez un souverain. Maman travaille et aime son boulot? Attention, elle fera passer sa carrière avant son enfant, oubliera sa mission première d'être mère, achètera la paix et en fera un roi.

Et ainsi ad nauseam. Pourrait-on être plus nuancé s'il vous plaît? Et surtout, arrêter de confondre rapidité de jugement et sagesse ou capacité à appréhender, dans toute sa subtilité et sa complexité, la vie des autres. D'après l'Organisation mondiale de la santé, d'ici 2020, la dépression deviendra la deuxième cause d'invalidité à travers le monde, après les troubles cardiovasculaires. Connaissez-vous un adulte qui souffre de dépression parce qu'il a trop été aimé? Je vois d'ici des personnes soupirer, secouer la tête et se dire: elle n'a rien compris. Elle doit être incapable de mettre ses limites... Car tout le monde a peur du grand méchant enfant roi.

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3 commentaires
  • Ginette Bertrand - Inscrite 22 novembre 2010 00 h 46

    Vous n'êtes pas une mauvaise mère

    Non, vous n'êtes pas une mauvaise mère, chère Madame. Le seul fait que vous expliquiez si bien vos interrogations le prouve. N'ayez jamais crainte de trop "gâter" votre bout d'choux de 22 mois. Profitez à fond de ces moments bénis et continuez à faire fi des qu'en dira-t-on. Je vous fais confiance pour la suite des choses.

    Une mère de la génération de votre grand-mère, qui a mis les principes de celle-ci en application et qui le regrette amèrement. GB

  • Umm Ayoub - Inscrite 22 novembre 2010 05 h 22

    La compassion

    Vraiment, je suis 100% daccord avec cet article!

    Il y a une mentalité qui veut qu'il faut laisser les enfants pleurer la nuit et ne pas les prendre dans ses bras, sinon, ils vont devenir des monstres enfants roi, qui vont prendre le dessus sur leur mère et devenir individualistes pour le reste de leur jour!

    Il y a aussi une mentalité qu'il ne faut pas les allailer à la demande, mais fixer une période d'au moins 2 heures entre les boires pour éviter qu'ils prennent le dessus et qu'ils "boivent pour le plaisir" faisant ainsi de leur mère leur objet de plaisir, leur jouet...

    J'ai eu 2 fils, je les ai allaité à la demande, ils ont dormi avec moi, je les ai pris, cajolés, car je suis complètement incapable de mettre de côté cette compassion qui m'habite en tant que mère face à des êtres si faibles, dépendants et incapable de comprendre.

    Il n'y a aucune preuve qui démontre que les enfants qui sont laissé à pleurer des heures seronts moins individualistes que les autres... Tout cela, c'est juste des théories que les gens prennent pour des vérités.

  • Caroline Dubois - Inscrit 22 novembre 2010 17 h 12

    Les gens confondent plusieurs choses

    La plupart des gens confondent plusieurs choses quand il est question d'enfants-rois. Un enfant-roi n'est pas un enfant qui reçoit trop d'affection. C'est un enfant qui n'a aucun cadre, aucunes limites à respecter.

    Ses parents le laissent faire tout ce qu'il veut. Il n'a pas de discipline, qui mène ses parents par le bout du nez, il apprend très jeune à être manipulateur et tyranique, car les enfants comprennent très vite les astuces pour dominer ses parents. L'enfant-roi n'a pas d'heure de dodo, il se couche quand ça lui plaît, il a le droit de crier autant qu'il le veut dans les endroits publics parce que ses parents ne lui apprennent pas à se la fermer et à respecter les règles de vie en société. L'enfant roi ne fait pas ses devoirs, grouille tout le temps en classe et est incapable de se concentrer car il n'a jamais appris la maîtrise de soi, la discipline, et le ses des responsabilités. Les parents démissionnaires vont lui donner du Ritalin pour ne pas avoir à l'éduquer. Les parents qui élèvent des enfants-roi sont des PARENTS DÉMISSIONNAIRES, mais pas forcément des mères poules.

    Ces enfants sont très difficiles à vivre pour l'entourage et pour la société, mais personne n'a le droit de critiquer le petit choux.

    Mais oubliez ce que vous disaient vos grand-mères. Il faut donner beaucoup d'affection à un bébé pour lui créer un sentiment de sécurité et d'estime de soi, qui va lui rester toute sa vie. Laisser un bébé pleurer, est fortement déconseillé par toutes les études de psychologie sur le sujet. Si vous faites ça, vous allez créer un futur carencé affectif insécure.

    On peut aimer son enfant, mais aussi lui faire de la discipline, lui apprendre des règles de vie. Cela est un travail exigeant, pour lequel il faut être près à ne jamais abandonner. Votre enfant a besoin que vous lui apportez un cadre de vie, sinon il va devenir anxieux.

    Quoi qu'il en soit, laisser un enfant aller à la maternelle en culottes