Libre opinion - Réginald Hamel, 1931-2010

Réginald Hamel est l'un des grands pionniers de la recherche littéraire certes, ses travaux d'abord sur Charles Gill, puis sur sa femme Gaëtane de Montreuil, l'ont amené à fonder le Centre de documentation des lettres canadiennes-françaises à l'Université de Montréal, en 1964. Déjà, il était un précurseur en butte au doute sur l'existence même d'une littérature québécoise.

Pour mémoire, lors de la publication, en 1968, du premier tome d'Histoire de la littérature française du Québec, Georges-André Vachon établissait ce constat troublant: «Des oeuvres littéraires faisaient partie de la collection matérielle des oeuvres appelées québécoises. Mais l'oeuvre n'est pas transmise. Elle n'a pas subi la tradition de lecture.» Réginald Hamel est l'un de ceux qui s'est acharné à instituer cette tradition, même plus à lui fournir des outils de recherche, dictionnaires d'auteurs, éditions critiques, bibliographies, biographies, à faire en sorte que ce peuple qu'on avait dit «sans histoire et sans littérature» découvre son riche héritage, une littérature globale, originale, imprégnée de son territoire, en lutte constante pour sa survie et l'émergence de sa culture.

Cette passion démesurée pour le Québec à naître est à la mesure du travailleur gargantuesque qu'il fut, s'attaquant à déterrer puis à faire connaître non seulement le corpus littéraire québécois, mais aussi celui d'une société quasi disparue, la Louisiane créole depuis 1762 jusqu'à 1900. Jusque dans ses derniers retranchements, Réginald Hamel a terminé, tour à tour, l'édition de l'oeuvre de Charles Gill, lancée lors du Salon du livre de Montréal l'an dernier, tout comme un inédit de cette littérature louisianaise plus récemment.

Ses travaux sur Alexandre Dumas, un mulâtre, l'amènent à un tour du monde insolite, motard littéraire, archéologue des archives, amateur de sensations fortes, son itinéraire est en soi digne des romans picards. Avec la complicité de sa compagne de toujours, Pierrette Méthé, il en sortira un Dictionnaire Dumas qui leur vaudra d'être invités à Paris par le président de la République française aux cérémonies de la translation des cendres de Dumas au Panthéon en 2002.

Soulignons cette constante chez lui, la conscience même de l'existence d'une littérature qui nous est propre était à établir au début de 1960. L'existence d'une littérature louisianaise ancienne tenait plus du souvenir que de la réalité; il en a établi un corpus qui fait désormais la fierté des Zacharie Richard d'aujourd'hui, et donne le courage de continuer à créer dans cette culture.

De Dumas, romancier populaire, souvent décrié et mis à l'index, il a montré la grandeur, l'originalité littéraire et sociale. Est-ce cette fascination du métissage et du minoritaire qui fit de cette passion historique et littéraire un grand oeuvre? Charles Gill aussi revendiquait ses racines amérindiennes!

C'est à Réginald Hamel que nous devons la sauvegarde du manuscrit de Pierre Vallières, Nègres blancs d'Amérique, qu'il a longtemps caché dans les voûtes de l'Université de Montréal pour le soustraire aux perquisitions policières de la fin d'octobre 1969.

Disparus, méconnus, minoritaires, menacés de disparaître, il n'a cessé de signifier l'acharnement des petits peuples à lutter pour l'épanouissement de leur culture, que dis-je, d'une civilisation française en Amérique. Sur sa pierre tombale, il a fait inscrire clairement la motivation absolue de son travail exemplaire: l'indépendance du peuple québécois.

Il a vécu toute sa vie au milieu du Montréal plutôt anglophone, où le «speak white» ne s'est jamais tu vraiment. Jusqu'ici, la volonté assimilatrice du Canada a réussi à éteindre presque toutes les langues autochtones, sauf au Québec. Le Canada s'attaque maintenant encore plus directement à la culture des communautés françaises partout au pays. La volonté exprimée par Durham en 1839 reste toujours à l'ordre du jour.

Réginald Hamel a réussi à monter la charpente de la recherche littéraire au Québec. Ce fut un grand, un travailleur surhumain, un pionnier exemplaire, d'une rigueur qui n'a d'égale que son humilité. Ces dernières années, il appelait avec encore plus d'insistance à naître le pays français d'Amérique. C'est la tâche qu'il nous lègue à tous. Son grand oeuvre prendra alors tout son sens: il sera enfin vu comme une pierre angulaire d'une francophonie d'Amérique enfin libre!

Il est pour toujours sur la place publique parmi les siens. La littérature québécoise n'aura pas à rougir de lui, aurait clamé Miron. Merci, Réginald Hamel!

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Texte lu hier lors de la cérémonie à la mémoire de Réginald Hamel.
3 commentaires
  • Catherine Paquet - Abonnée 5 novembre 2010 05 h 08

    Qui s'en préoccupe?

    Gaëtan Dostie écrit: "Le Canada s'attaque maintenant encore plus directement à la culture des communautés françaises partout au pays." Il aurait du ajouter: Et les Chefs du Parti indépendantiste se sont constamment désintéressés du sort des francophones hors-Québec. En effet, comment nier l'existence d'un pays bilingue (bien imparfait, il faut le dire) et bien entendu ne pas l'appuyer dans cette voie, pour ensuite lui reprocher son manque d'efforts. On peut reprendre dans ce contexte, la remarque salutaire des "50": "«Comment affirmer négocier de bonne foi avec Ottawa alors qu'invariablement, un gouvernement souverainiste affirmera qu'il n'en aura jamais assez et qu'il voudra toujours réaliser l'indépendance?»

  • Rodrigue Tremblay - Inscrit 5 novembre 2010 15 h 40

    J'ai hâte de lire Madame B....

    (Martel avait planté tous ses romans!)

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 6 novembre 2010 00 h 07

    «Centre de documentation des lettres canadiennes-françaises» ou

    «Centre de documentation des lettres canadiennes», comme l'écrit M. Stanké ?