Libre opinion - Que devenons-nous?

Depuis le jugement de la juge Susan Himel de la Cour supérieure de l'Ontario, en septembre dernier, on parle beaucoup, au Canada, de la décriminalisation totale de la prostitution. Même l'Institut Simone de Beauvoir prend position pour la décriminalisation, dans le but de défendre le choix de certaines femmes.

S'il m'apparaît nécessaire que les femmes dans la prostitution ne soient plus criminalisées, il m'apparaît toutefois inacceptable que les clients et les proxénètes puissent agir en toute impunité. C'est le modèle abolitionniste scandinave qui m'apparaît la meilleure réponse au problème de la prostitution: aidons les femmes à en sortir, mais punissons et éduquons les hommes qui exploitent sexuellement les femmes qui ont besoin d'argent.

Faisons la promotion de l'égalité entre hommes et femmes et d'une sexualité désirée, réciproque et qui n'est liée à aucun contrat ou échange pour des biens hétérogènes. Visons une société dans laquelle le sexe ne s'achète pas, pour la simple raison que la sexualité doit pouvoir être refusée à n'importe quel moment, ce qui la rend impropre au contrat et au monde du travail.

Quels seront les impacts à long terme d'une banalisation de la prostitution dans un contexte d'inégalité entre hommes et femmes? En Russie, la prostitution est à ce point banalisée que c'est pratiquement devenu un mode de vie pour les jeunes filles d'échanger constamment des faveurs sexuelles contre de l'argent et des biens de consommation fournis par des garçons. Aux Pays-Bas, des infirmières se font demander des services sexuels depuis que la prostitution a été légalisée. Dans tous les quartiers de prostitution au monde, les résidantes s'y font davantage harceler (on les confond avec des femmes dans la prostitution).

En Nouvelle-Zélande, où on a décriminalisé totalement la prostitution, on peut «magasiner» du sexe dans la rue des jeunes prostituées, la rue des «vieilles», la rue des étrangères, la rue des transsexuelles, etc. Aux Pays-Bas, elles sont derrière des vitrines. On pense à des bêtes de foire, à du bétail. Elles sont déshumanisées.

La prostitution ne pourra jamais n'être «qu'un travail»: elle s'inscrit dans les rapports entre hommes et femmes, elle devient une «culture», un «mode de vie», une marchandisation du corps, une défaite du féminisme, un renoncement à l'éthique. Que devient le viol dans une société qui a accepté qu'une pénétration puisse être un simple geste de travail? Pas plus grave qu'une claque au visage, la sexualité n'étant alors plus perçue comme une dimension importante du soi (du moins, elle ne l'est plus pour les femmes, car pour les hommes clients, il semblerait bien qu'elle le soit toujours...).

Que devient le harcèlement sexuel? Une simple tâche sexuelle ajoutée aux autres tâches de travail. Comment alors s'opposer au harcèlement sexuel (dont la dénonciation, avec celle du droit de cuissage, a été une des grandes victoires du féminisme)? Que devient la relation de couple? Du «travail sexuel» à domicile. Que deviennent les étudiantes, les travailleuses (les vraies)? Des personnes à qui on peut donner des diplômes et des promotions en échange de faveurs sexuelles. Que deviennent les femmes qui résistent et qui n'ont de rapports sexuels (gratuits) que lorsqu'elles le désirent? Des «bénévoles» méprisées et ridiculisées parce qu'elles font une concurrence déloyale aux «travailleuses du sexe». Que deviennent les hommes qui ne payent pas pour leurs rapports sexuels? Des avares qui ne respectent pas le «travail du sexe», voire des voleurs.

Que devient le monde? Un monde sexiste, brutal, qui ne se soucie guère que les femmes ne considèrent plus leur sexualité comme un plaisir et qu'elles la perçoivent plutôt comme un service humiliant à rendre aux hommes afin de survivre. Que devient votre fille, que devient votre petite-fille dans ce monde-là? Que devenons-nous?

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel.

12 commentaires
  • Catherine Paquet - Abonnée 4 novembre 2010 06 h 10

    Bravo

    Cette réflexion nous ramène au bon sens même. Au respect et à la protection que la société doit accorder impérativement à tout individu.
    La question est fondamentale. "Que devient votre fille...?" Mais on pourrait également ajouter: Que devient votre fils, si on ne lui apprend pas l'égalité totale avec sa soeur, et si tout lui est permis pourvu qu'il paie.

  • Johanne Ménard - Abonnée 4 novembre 2010 09 h 37

    Le sort des travailleuses du sexe

    Que proposons-nous alors aux travailleuses du sexe? Le problème central de ce type d'argumentaire est qu'il ne suggère aucune alternative viable pour protéger réellement les travailleuses du sexe. Selon vous, les travailleuses du sexe devraient simplement attendre le jour de la libération. Jusque-là, qu'elles s'exposent aux pires violences sans pouvoir poursuivre leur agresseur!
    Faire l'autruche en espérant que les luttes féministes réussissent à enrayer la prostitution, c'est se rendre complice de la violence faite à ces femmes. Le modèle abolitionniste propose d'aider les femmes à sortir de la prostitution. Et celles qui restent? Et si c'était votre fille?

    Maude Ménard-Dunn

  • Rodrigue Tremblay - Inscrit 4 novembre 2010 10 h 01

    Et le voile madame?

    Pas un mot sur les milliers de petites filles, dans les écoles montréalaises, forcées de porter le voile?
    Pas un mot sur les crimes d'honneur? Ces trois Afghanes tués dans le Canal Rideau par leur parent? L'autre poignardée par sa mère?
    Pas un mot sur l'excision des fillettes, faite en cachette dans un hopital du sud-ouest?

    Non, ce qui tracasse Mme Jean, c'est le plus vieux métier du monde.

  • Stephanie L. - Inscrite 4 novembre 2010 11 h 18

    Décriminaliser les prostituées, pas les proxénètes.

    Décriminaliser les personnes prostituées constitue un premier pas important pour réduire leur marginalisation mais que décriminaliser le proxénétisme priverait en revanche la justice de l'une des seules armes dont elle dispose pour punir ceux qui exploitent sous la containte des personnes vulnérables qui craignent de dénoncer les mauvais traitements qu'elles subissent.

    Plusieurs femmes forcées de se prostituées, dont des immigrantes illégales attirées au pays sous de faux prétextes, des itinérantes ou des femmes vivant avec des problèmes de toxicomanie ou de santé mentale, ne doivent leur salut qu'à une opération policière visant à faire fermer l'établissement où elles "travaillaient".

    Si le proxénétisme devient légal, ces exploiteurs pourrons en toute quiétude continuer leurs agissements sans crainte de la police. Ce n'est pas le choix qui manque pour faire taire une esclave sexuelle: menaces de mort, menaces de représailles envers la famille, coups, viol collectif, etc. Que pourra faire la police devant une femme terrifiée qui craint de dénoncer son bourreau?

    La police manque déjà d'efficacité pour protéger de l'exploitation les aides domestiques d'origine étrangères ainsi les femmes subissant des menaces de mort de la part de leur ex-conjoint. Il y a peu de temps, une femme qui avait pourtant dénoncé son ex conjoint à la police, a été tuée.

    Qu'on pense aussi aux victimes d'agression sexuelle qui se heurtent encore au septicisme lorsque l'agression est commise par une personne connue ou lorsqu'elles ont eu le malheur d'accepter de se rendre au domicile de l'agresseur, ne se méfiant pas. Qui peut croire qu'une femme ayant accepté d'avoir un rapport sexuel contre rémunération et qui se fait violer par son client aurait la moindre chance de faire reconnaître les faits dans un tribunal?

  • Sylvain Auclair - Abonné 4 novembre 2010 11 h 54

    Décriminaliser, ou ou non?

    Madame Jean, vous partagez cette vision morale qui dit que les femmes prostituées sont toutes de pauvres victimes. Certaines le sont sans doute, mais pas toutes.
    Ceci dit, sans parler de morale, s'il reste illégal d'avoir recours à la prostitution, les clients voudront rencontrer des putes uniquement dans des lieux isolées, ce qui rendra la transaction plus dangereuse pour la fille. La même chose si on interdit de vivre des fruits de la prostitution: à ce que je comprends, on peut utiliser cet article pour arrêter une personne qui louerait une chambre, ferait le taxi ou même servirait de garde du corps à une prostituée. On dirait que vous tenez à ce que les prostituées fassent le plus pitié possible et qu'elles ne puissent aucunement améliorer l'encadrement de leur commerce, sans doute pour mieux vous conforter dans vos opinions sur le sujet.