Libre opinion - Qu'est-il arrivé aux prisonniers d'Octobre 70 ?

Le Devoir a publié le 19 octobre dans cette rubrique un texte de M. Bernard Amyot qui contient des affirmations fausses concernant la grande majorité des quelque 500 personnes arrêtées et emprisonnées lors de la Crise d'octobre 1970.

Reprenant des faussetés publiées dans un livre de l'ancien ministre québécois William Tetley, M. Amyot écrit: «Sur les 497 individus appréhendés au total (et honorés sur le monument de la SSJB), seules 103 personnes ont été incarcérées injustement pendant cette période. Les 394 autres avaient d'une façon ou d'une autre appuyé, publiquement ou par leurs gestes, les fins violentes du FLQ de faire une révolution marxiste et sécessionniste et de renverser le gouvernement démocratiquement élu du premier ministre Bourassa.» Pis encore, faisant complètement fi de la vérité, M. Amyot écrit que «c'est la conclusion à laquelle en est venu le Protecteur du citoyen du Québec».

Le protecteur du citoyen, Me Louis Marceau, a remis son rapport au ministre québécois de la Justice, M. Jérôme Choquette, en mars 1971. Dans ce rapport, Me Marceau indique qu'il a reçu, au total, 171 plaintes liées à l'emprisonnement de citoyens en vertu de la Loi sur les mesures de guerre, promulguée par le gouvernement du Canada dans la nuit du 16 octobre 1970. Le juriste recommande au gouvernement du Québec d'indemniser 103 des personnes qui ont porté plainte. Il précise que plusieurs plaintes «portent sur la mise en cause de la Loi sur les mesures de guerre». Il conclut à ce sujet: «Il s'agit de personnes qui contestent la validité de la loi. Or, cela ne me regarde pas, mais regarde les tribunaux.» En résumé, le Protecteur du citoyen ne s'est prononcé que sur les 171 plaintes qu'il a reçues, et pas sur le cas des 497 prisonniers, comme l'affirme erronément M. Amyot.

Mais ce qu'omet surtout de dire M. Amyot, c'est que sur les 497 personnes emprisonnées lors de la Crise d'octobre, 435 ont été libérées sans qu'aucune accusation n'ait été portée contre elles. Cela représente 87,5 % des personnes emprisonnées, dont plusieurs ont fait jusqu'à 21 jours de cachot avant d'être remises en liberté.

Sur les 62 personnes accusées, 44 ont été acquittées ou ont pu bénéficier d'une ordonnance générale de nolle prosequi. Celle-ci concernait 36 personnes accusées, en vertu de la Loi sur les mesures de guerre, d'appartenance au FLQ et de «conspiration séditieuse en vue de renverser le gouvernement du Canada par la force». Ces accusations ont été retirées près de dix mois plus tard, à la suite d'un verdict d'acquittement rendu par le jury dans une cause type intentée contre Charles Gagnon et Jacques Larue-Langlois. Ce verdict, rendu par de simples citoyens, a été une cinglante rebuffade pour tous ceux qui avaient présenté cinq des inculpés comme les «chefs» de la présumée «insurrection appréhendée» d'octobre 1970. Ces «chefs» présumés étaient le syndicaliste Michel Chartrand, l'avocat Robert Lemieux, le journaliste Jacques Larue-Langlois, ainsi que Pierre Vallières et Charles Gagnon, leaders du FLQ en 1965-1966. Malgré ce verdict d'acquittement, la théorie d'un grand complot ourdi par le FLQ avait eu, entre-temps, son effet de choc sur l'opinion publique.

Finalement, 18 personnes ont été condamnées, soit 3,6 % des personnes emprisonnées. Treize d'entre elles étaient effectivement des membres du FLQ, reconnues coupables de complicité avec les ravisseurs de messieurs Pierre Laporte et James Cross. Elles ont été condamnées à des peines variant de deux mois à deux ans de prison, à l'exception du militant indépendantiste bien connu Michel Viger, qui a écopé d'une peine de huit ans de prison. Celui-ci avait abrité dans sa maison de campagne, à Saint-Luc, trois des ravisseurs de M. Laporte, dont l'un était responsable du meurtre non prémédité, mais odieux, du ministre Laporte.

Les cinq autres personnes condamnées l'ont été pour avoir affirmé, verbalement ou par écrit, leur soutien au FLQ, une organisation déclarée illégale, rétroactivement, en vertu de la Loi sur les mesures de guerre. Parmi elles, on découvre avec étonnement un professeur de musique d'une école de Granby, qui a même plaidé coupable.

La question reste donc posée: pour en arriver là, était-il nécessaire de promulguer la Loi sur les mesures de guerre? Oui, mais c'était plutôt pour frapper un grand coup contre le mouvement indépendantiste et «remettre le Québec à sa place», comme l'a si bien dit à l'époque le chef du Parti québécois, René Lévesque.

Malgré tout, six ans plus tard, le PQ était élu dans la ferveur et l'espoir. Il poursuit toujours aujourd'hui, avec patience et courage, la longue bataille menée en vue de faire du Québec un pays.

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