Libre opinion - La rentabilité des uns et des autres

Pourquoi commenter une fois de plus les 180 millions de dollars promis par le gouvernement Charest au maire de Québec pour la construction d'un amphithéâtre d'abord consacré au hockey? Tout d'abord parce que je ne peux m'empêcher de comparer cette somme impressionnante et généreuse à la suppression totale de la maigre subvention de 17 000 $ qu'accordait le ministère des Communautés culturelles et de l'Immigration du Québec depuis quelques années à l'Observatoire international sur le racisme et les discriminations.

Malgré sa politique antiraciste adoptée en 2008, le gouvernement a décidé de ne plus soutenir l'Observatoire. Pourtant, il a développé depuis 2003 une expertise unique au Québec et compte des appuis dans plusieurs milieux. Malgré tout, le couperet est tombé. Pourquoi? Aucun motif n'a été fourni. Le gouvernement a-t-il décidé de couper ce qu'il juge non rentable?

Mais alors, posons la question cruciale: un tel amphithéâtre sera-t-il vraiment rentable, et pour qui? Selon Jean-Paul Gagné, éditeur émérite du journal Les Affaires, «un tel amphithéâtre est injustifiable sur le plan économique puisque, selon le rapport d'Ernst & Young, il ne serait viable économiquement que si sa construction était entièrement payée par l'État, si ses dépenses d'entretien de 4,5 millions de dollars par an étaient assumées par les contribuables et s'il était assujetti à l'impôt foncier» (18 septembre 2010).

Le seul argument reposerait-il sur la rentabilité politique et électorale? Estime-t-on qu'il vaut mieux investir dans les Jeux qui seront présentés éventuellement au futur amphithéâtre que dans la lutte contre le racisme? En revanche, pendant qu'on ergote sur les bienfaits ou les contradictions d'un tel investissement des fonds publics, n'est-ce pas une bonne occasion de se questionner quant à l'investissement dans un secteur privé de l'industrie des loisirs plutôt que dans l'action sociale?

Les questions se posent aussi dans d'autres organismes impliqués dans la lutte contre le racisme. Le Conseil des relations interculturelles (CRI) fait face à sa propre abolition par le gouvernement; les membres du CRI rappellent cependant que l'impact économique résultant uniquement de la sous-utilisation des compétences des immigrants se chiffre entre 2 milliards et 3,4 milliards de dollars annuellement au Canada. Le racisme et les discriminations comptent justement beaucoup parmi les facteurs qui nuisent à l'intégration des immigrants au marché du travail et à l'intégration dans la société.

Dans cette perspective, nous estimons urgent d'obtenir un soutien gouvernemental. Pourquoi? Parce que la reconnaissance de droits égaux pour tous les citoyens est fondamentale. Il s'agit d'une responsabilité de l'État au nom de la dignité humaine. Le gouvernement ne peut agir comme une multinationale industrielle qui ferme les portes d'une entreprise sans prévenir. Laisser faire n'arrange rien.

Trop de gens souffrent à cause des préjugés, des stéréotypes, d'attitudes de rejet et de comportements inadéquats à l'égard de citoyens et de citoyennes minoritaires et vulnérables dans la société tels les groupes racisés, les autochtones et les réfugiés. Pensons seulement, par exemple, à la discrimination systémique causée par la non-reconnaissance des droits des autochtones, par la pauvreté et les conditions de vie déplorables dans plusieurs réserves, etc. La discrimination reste encore trop présente dans les milieux de travail et dans la location de logement. Et que dire du profilage racial, etc. La liste est longue et le travail à faire, immense.

Toutes ces questions commandent des recherches, des analyses, de l'éducation populaire, de l'information et de la formation. Pour susciter des actions préventives contre le racisme et les discriminations, un levier financier s'impose. Favoriser le développement d'une société juste et respectueuse des droits de tous les citoyens et de toutes les citoyennes s'avère rentable sur le plan social.

Développer le «vivre-ensemble» relève de la responsabilité de l'État. Les dons de particuliers ne suffisent pas à soutenir notre action.

Nous profitons de cette lettre ouverte pour demander au gouvernement Charest de reconsidérer sa position en considérant un soutien financier à l'Observatoire comme un investissement à long terme pour améliorer la société québécoise. Il est possible de faire beaucoup avec peu de moyens. Imaginons ce que l'Observatoire pourrait réaliser avec seulement un millième (0,001 %) des 180 millions, soit 180 000 $ par année!

2 commentaires
  • Sylvain Auclair - Abonné 23 septembre 2010 20 h 31

    En passant...

    un millième, c'est 0,1%, pas cent fois moins...

  • johanne fontaine - Inscrit 23 septembre 2010 21 h 38

    Indignation


    Indécent de la part
    du gouvernement Charest
    de couper les vivres
    à l'Observatoire sur le Racisme.

    Geste immoral
    au sein d' une société
    prétendument évoluée comme la nôtre,
    alors que morcelée
    et abritant hoteusement
    tant de communarismes.

    Au XXIe siècle,
    un tel Observatoire est un must;
    il ne saurait être question d'y renoncer.

    Johanna Fontaine
    St-Cuthbert