Libre opinion - Salaires des anglophones et des francophones: un jeu dépassé?

Dans son texte «Les Anglos demeurent les champions des gros salaries» publié dans Le Devoir de mardi, M. Charles Castonguay démontre bien comment l'étude Léger Marketing, menée pour le compte notamment de l'Association d'études canadiennes dirigée par Jack Jedwab et qui porte sur l'écart entre les salaires des anglophones et des francophones est mal foutue: elle mise seulement sur le revenu médian, ignorant un écart favorable aux anglophones de plus de 10 % en ce qui concerne le salaire moyen, ainsi qu'un léger avantage pour les anglophones si on ne compare que le revenu médian des personnes qui travaillent toute l'année.

C'est une analyse intéressante, mais elle ne débouche malheureusement pas sur des pistes de solution, peut-être parce qu'on manque de la capacité d'imposer et de redistribuer directement sur la base du critère linguistique.

Mais attention, M. Castonguay! À l'encontre de votre argument, il vaut mieux comparer les salaries médians pour éviter l'effet Bill Gates: si M. Gates entre dans une salle, le revenu moyen des gens dans la salle augmente, sans changement dans la qualité de vie des autres (sauf s'ils sont capables de le taxer!).

Le fait que l'écart est large pour le salaire moyen mais disparaît au médian ne démontre que la présence d'une partie de la communauté anglophone qui tire d'importants salaires. Mais l'anglophone moyen gagne plus ou moins le même salaire que le francophone moyen.

Le fait que le salaire médian pour ceux qui travaillent toute l'année soit toujours plus élevé indique une certaine inégalité qui perdure, quoique l'avantage pour les francophones en matière de revenu médian indique aussi qu'il y a un groupe d'anglophones très désavantagé au bas de l'échelle.

Bref, on a un portrait d'une communauté francophone plus concentrée à la médiane, et une communauté anglophone avec des inégalités très larges. Et dans ce cas, on peut se demander si le vocable «communauté» s'applique, vu les différences qui séparent les anglophones les mieux nantis et ceux qui ne le sont pas.

On a beau jouer sur la division anglophone/francophone à la manière de M. Castonguay, les écarts qu'il souligne sont moins choquants que le portrait des inégalités croissantes entre les plus riches et les plus pauvres que l'IRIS (Institut de recherche et d'informations socio-économiques) a présenté récemment. Il y a quand même des politiques publiques qui pourraient faire face à la fois à l'inégalité linguistique et à l'inégalité des revenus.

Si on imposait davantage ceux qui gagnent les plus gros salaires et si on dépensait ces sommes pour des services publics, on réduirait l'écart en ce qui concerne le salaire moyen, tout en réduisant l'inégalité des salaires au sens large. Et si on investissait plus dans l'apprentissage de la langue française pour les anglophones et dans des cours de français pour les nouveaux venus anglophones, ça pourrait aider à rehausser le statut économique des anglophones pauvres.

Il reste bien sûr l'enjeu de la langue au Québec dont il faut s'occuper avec des politiques publiques efficaces. La leçon du débat entre M. Castonguay et Léger Marketing est claire: la diversité au sein des communautés anglophone et francophone (pour ne rien dire des allophones) fait en sorte qu'il faut aller au-delà de la simple division francophone/anglophone si notre but est de réduire des inégalités. Mais si l'idée n'est que d'alimenter des jalousies communautaires, continuez, messieurs Castonguay et Jedwab!

***

Peter Graefe - Professeur agrégé au Département de science politique de l'Université McMaster

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5 commentaires
  • Mario Jodoin - Inscrit 5 août 2010 02 h 29

    Superbe analyse

    «Le fait que l'écart est large pour le salaire moyen mais disparaît au médian ne démontre que la présence d'une partie de la communauté anglophone qui tire d'importants salaires.»

    Rien à redire, c'est clair, net et précis.

    «Si on imposait davantage ceux qui gagnent les plus gros salaires et si on dépensait ces sommes pour des services publics, on réduirait l'écart en ce qui concerne le salaire moyen, tout en réduisant l'inégalité des salaires au sens large.»

    Et voilà ! La lutte contre la pauvreté et les inégalités doit bien sûr se faire en répartissant mieux les revenus, mais aussi en offrant des services publics plus étendus. Excellente démonstration !

  • Guillermo Navarro Garcia - Inscrit 5 août 2010 10 h 20

    Qualifications et métiers

    Il serait intéressant d'ajouter à cette étude un volet sur les différents métiers. A priori nous devrions retrouver à métier égal peu de différences de revenus entre anglophones et francophones. D'un autre côté il serait possible de voir s'il y a une différence de qualification entre les deux communautés linguistiques.

  • Jean-Sebastien Ricard - Inscrit 5 août 2010 12 h 28

    Langue et inégalités

    La lecture des deux précédentes lettres sur la question (Castonguay, Jedwab) m'avait mené aux mêmes conclusions que M. Graefe. Il est clair qu'il existe parmi la population de souche anglaise des individus énormément plus nantis que l'ensemble des Québécois (toutes langues confondues). Le pouvoir économique de ces individus est le fruit d'inégalités qui perdurent depuis des années et il suffit d'aller se promener à Westmount pour constater qu'il est toujours présent.

    Toutefois, il est clair que ceux-ci font augmenter la moyenne parmi les Québécois de langue anglaise et que, si l'on tient compte d'une autre mesure de tendance centrale, à savoir le mode, notre vision des choses serait différente. Si on éloigne le projecteur des quartiers cossus et qu'on le dirige vers Verdun ou St-Henri, les anglophones apparaissent nettement plus pauvres. Et si l'on sort de Montréal et que l'on examine les revenus des Québécois de langue anglaise à Rawdon ou Farnham, ou encore en Gaspésie, on constate qu'être anglophone ne nous immunise pas de la pauvreté.

    D'un autre côté, le fameux "effet Bill Gates" dont parle M. Graefe peut aussi s'observer chez les Québécois de langue française qui comptent également des riches parmi eux depuis les dernières décennies (ceux à qui profiterait un Québec lucide). Si l'on tient compte de ces inégalités croissantes parmi les francophones (dont les principaux bénéficiaires peuvent davantage être trouvés dans les quartiers isolés pour millionnaires dans les banlieues de la métropole que sur l'île), notre lecture de la situation doit nécessairement changer.

    S'il faut reconnaitre que la question identitaire est fondamentale à la dynamique politique du Québec, comprendre tous les phénomènes à travers celle-ci nous mène à perdre de vue que les formes de domination sont multiples dans notre société et que les réduire à l'opposition franco/anglo/allophone nous éloigne des vrais enjeux, à savoir

  • Jean-Sebastien Ricard - Inscrit 5 août 2010 12 h 39

    Langue et inégalités (fin manquante)

    S'il faut reconnaitre que la question identitaire est fondamentale à la dynamique politique du Québec, comprendre tous les phénomènes à travers celle-ci nous mène à perdre de vue que les formes de domination sont multiples dans notre société et que les réduire à l'opposition franco/anglo/allophone nous éloigne des vrais enjeux, à savoir les inégalités sociales croissantes.

  • Michel Fafard - Abonné 5 août 2010 17 h 07

    Mythe tenace.

    Le mythe qu'un pauvre ou un ouvrier anglais ça n'existe pas est encore très présent dans l'imaginaire québécois, surtout celui du PQ. Un anglo est forcément un patron, point, voilà ce qui circule dans la tête des gens. Et comme l'a fait remarquer M. Ricard cela profite aux riches patrons québécois qui s'entichent aussi bien des lucides que des conservateurs fédéraux. L'argent n'a pas de frontières et ceux qui en ont beaucoup soutiennent ceux qui vont leur en faire profiter.