Libre opinion - Niveler par le bas

C'est un rêve — utopique — que d'espérer voir la totalité de la population partager un niveau d'éducation élevé. C'est aussi, sans doute, l'idéal absolu de notre système d'éducation qui fait tout pour inciter la jeunesse à poursuivre des études. Seulement, je pose la question: est-ce pour le mieux que d'encourager à outrance les études supérieures?

Je suis convaincu que l'éducation fait fausse route en s'efforçant de satisfaire l'ensemble intégral des élèves, dans l'espoir qu'aucun ne délaisse l'école. En effet, cette visée est synonyme d'un nivellement par le bas de la qualité même de cette éducation. C'est le système en entier qui souffre de cette volonté d'imposer le même niveau d'éducation à tous.

L'enseignement du primaire jusqu'au pré-universitaire s'est dégradé durant les dernières décennies. Il suffit, pour s'en convaincre, de comparer les manuels scolaires d'aujourd'hui à ceux d'autrefois qui, plutôt que d'offrir des images et des leçons vides, insistaient sur l'acquisition de connaissances. Ou alors d'observer les problèmes grandissants de disciplines, et la perte d'autorité du corps professoral, ou de constater les nouvelles évaluations de «participation» qui ne sont qu'un boniment en vue de permettre une bonification des moyennes.

Les programmes deviennent de plus en plus vagues et de moins en moins exigeants, au détriment évident de la valeur du résultat. Est-ce raisonnable qu'un instituteur ait à se demander s'il parviendra à donner son cours? Les enseignants le disent, le répètent, l'éducation se détériore. J'en suis témoin navré depuis maintenant plus de dix ans: le labeur et l'apprentissage perdent toute primauté. On déplore dans les universités le calibre moyen des élèves, qui va en diminuant. Les nombreuses réformes de notre système sont autant de coupables et de preuves flagrantes de cet affaiblissement, leur but premier étant invariablement de rendre l'enseignement plus accessible et de retenir le plus possible de jeunes.

C'est indéniable, l'éducation est un droit fondamental — mais de là à rendre obligatoire à tous, du cancre au prodige, le même programme jusqu'à 16 ans? Le véritable défi, selon moi, est plutôt de réussir à offrir (et non à imposer) un enseignement excellent de façon équitable à tout le monde, classes sociales et origines confondues.

J'admets volontiers considérer les cours comme trop lents — je m'ennuie, je perds ma motivation et m'étonne peu que les jeunes comme les enseignants se découragent. Ces derniers peinent à satisfaire l'appétit des élèves plus doués sans perdre les élèves en difficulté (qu'aujourd'hui il est impossible de recaler). Il est absurde de souhaiter que les jeunes partagent uniformément la curiosité intellectuelle: ce serait forcer la nature. Ce n'est pas en diluant la matière, en reléguant les connaissances à acquérir et en mélangeant toutes sortes de compétences que l'esprit s'en portera mieux. Du reste, beaucoup de décrocheurs le sont par manque d'intérêt et de défi, et non pas par incapacité. La solution n'est donc pas de ralentir encore le rythme — ce serait peut-être même se tirer dans le pied.

Je fréquente le collège privé classique, prétendument à l'épreuve de l'assouplissement, et pourtant je suis en mesure de certifier que l'éducation s'effrite et que les jeunes passent tranquillement de disciples à princes, même dans un tel établissement (soumis, après tout, aux lois et à la société).

Faut-il vouloir que tout le monde possède un diplôme supérieur, ou alors devrait-on simplement souhaiter que tout le monde ait accès à l'université? On ne peut faire fi des différences de force, ou d'intérêt intellectuel, et ce, même avant le collège. Bien entendu, ce serait être idéaliste que de prier pour une éducation adaptée à chaque individu. Ainsi, je soutiens qu'il vaudrait mieux s'en tenir à une certaine qualité, quitte à faire travailler plus ardemment les élèves. La vraie bataille à mener, c'est de permettre financièrement l'éducation à qui la désire vraiment. L'idée à défendre, au risque de rappeler Voltaire, c'est la carrière ouverte au talent, d'où qu'il vienne.

Bref, je crois fermement que l'éducation doit être reine plutôt que subordonnée. Il est beau de vouloir éduquer l'ensemble des citoyens, mais au prix d'admettre une formation piètre et ennuyeuse? Évidemment, la mode de l'époque porte une partie du blâme: il est malaisé pour les enseignants, du haut de leur bac en éducation, de combattre la mentalité de l'enfant-roi, chéri et préservé du moindre effort. Je ne saurais à qui adresser ce mot, car je doute de l'existence d'un thaumaturge disposé à accomplir un miracle. Simplement, je vois le système d'éducation s'enliser, et la maîtrise du français n'est qu'une victime parmi d'autres. Après tout, ce sont les écoles qui forment la société.

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Antoine Bressani - Élève de la cinquième secondaire au Collège Jean-de-Brébeuf
17 commentaires
  • Khayman - Inscrit 18 mai 2010 06 h 21

    Le feu

    Après le grand bruit fait autour du texte anonyme d'Alex 661, voilà un exemple de l'autre extrémité du spectre. Merci M. Bressani pour ce texte savoureux que je fais suivre dans mon réseau.

  • ragazzino - Inscrit 18 mai 2010 07 h 48

    D'accord sur le fond...

    Il faut l'avouer, vous écrivez mieux que beaucoup d'autres qui réussissent néanmoins à joindre les rangs de l'université. Néanmoins, votre dernière phrases réfute malheureusement l'ensemble de votre texte: ''Après tout, ce sont les écoles qui forment la société.'' et c'est justement pourquoi l'éducation primaire et secondaire doivent rester obligatoires pour tout le monde jusqu'à l'âge 16 ans. Imaginez quel genre de société nous aurions si nous faisions qu'offrir une éducation aux ''cancres'' (un peu arrogant de votre part, d'ailleurs) et aux prodiges de ce monde? Ce n'est pas sérieux. Même si, oui, le MELS bombarde à tort et à travers le système d'éducation de réformes plus farfelues les une que les autres depuis une décennie, il reste que le système d'éducation, même dans son état actuel, forme la jeunesse d'aujourd'hui et de l'avenir, développe leur pensée critique et leur capacité d'analyse et dans la majorité des cas - du moins, on l'espère - leur transmet des connaissances générales, dites de base, qui leur seront utiles tout au long de leur vie.

    Et si votre prochaine solution est de séparer le système scolaire en deux ou trois ''catégories d'école'', des plus cancres et aux plus prodiges, pour reprendre vos mots, eh bien je peux tout de suite vous dire que cela ne fonctionne pas. Le secondaire en Allemagne fonctionne de cette manière; on les classe dès la quatrième année dans trois types d'école secondaire différents: Hauptschule - les cancres, Realschule - les moyens et certains bons, Gymnasium - beaucoup de bons, les très bons et les prodiges. J'ai travaillé dans une Realschule pendant huit mois. Mon constat: une catastrophe sociale. La Hauptschule est invivable, la Realschule est un méli-mélo de classes à problèmes où cinq ou six bons élèves finiront par se faire emporter par la vague des fouteurs de troubles et le Gymansium une école d'élite, un peu comme votre établissement scolaire. L'écart entre la Hauptschule/Realschule et le Gymnasium est incommensurable. D'ailleurs, le système scolaire allemand est un des pires d'Europe même s'ils possèdent plusieurs universités de renom.

    Je suis avec vous sur le fait qu'on insiste trop à ce que les jeunes se rendent aux études supérieures, ce qui entraîne un nivellement par le bas dans le réseau collégial mais surtout dans le réseau universitaire. Cette forme de pression sociale entraîne un deuxième problème, selon moi encore plus grave, soit qu'on ne favorise pas assez les programmes techniques (menuiserie, plomberie, ébénisterie, boucherie, boulangerie, électricien, etc.), cette multitude d'ASP et de DEP qui sont mis à la disposition des finissants à leur sortie du secondaire. Sans vouloir les appeler des nigauds, plusieurs ne sont pas aptes aux études supérieures et il faut donc les encourager à poursuivre leur cheminement scolaire et professionnel dans une autre voie et ce n'est qu'en valorisant les programmes professinonnelles et techniques qu'on y arrivera.

    À mon avis, on règlerait bien des problèmes au secondaire si on retournait à la base, c'est-à-dire à l'acquisition brute de connaissances. Y'en a marre de cette folie des compétences...Je suis moi-même entré au secondaire un an avant l'entrée en vigueur de la méga-réforme (celle de 2000), j'ai donc été épargné tout au long de mon secondaire et bien franchement, je n'ai rien à redire.

  • Francois Dorion - Inscrit 18 mai 2010 08 h 16

    Pas nouveau

    À mon époque, celle des baby boomers, les mêmes critiques étaient adressées au système d'éducation; les meilleurs professeurs et les meilleuirs cours étaient alors dans les braches scientifiques dans les collèges privés, et les meillleurs élèves s'y précipitaient pour avoir un enseignements stimulaant. Aujourd'hui, ils ont tous quitté le Québec, ou végètent parceque leurs collègues de sciences humaines, dont l'enseignement était nivelé, et qui ont atteint les postes de décision n'étaient pas en mesure de les comprendre, et les écartaient donc.
    Le gaspillage d'une génération a servi de modèle au nivellement actuel qui est vraiment dégradant pour l'étudiant sérieux comme pour les professions lettrées, et catastrophique pour la société québécoise en général.

    François Dorion LLM

  • Franfeluche - Abonné 18 mai 2010 08 h 57

    Question

    Je voudrais savoir ce qu'il advient aujourd'hui de l'étudiant qui n'obtient pas son diplôme du secondaire. Personne a dit que tous les étudiants devient aller à l'université.
    Quant à la comparaison avec l'enseignement d'autrefois, il faut premièrement l'avoir vécue pour être en mesure d'en parler. J'ai 71 ans et j'ai été dans le milieu de l'enseignement pendant 33 ans.
    Ceci étant dit, je tiens à vous féliciter sans paternalisme de vous préoccuper de l'enseignement et d'avoir su si bien exprimer votre opinion. En second lieu, il y a des parties de votre analyse avec lesquelles je suis d'accord.

  • Jean-Pierre Audet - Abonné 18 mai 2010 09 h 50

    Comme Franfeluche


    Bonjour Antoine,

    Oui, je suis de la génération avant les Baby Boomers et je suis d'accord avec plusieurs de vos affirmations. Elles sont d'ailleurs présentées avec grande qualité. Je veux simplement ajouter que l'enseignement obligatoire au secondaire a permis à des jeunes de maîtriser au moins les rudiments de l'expression écrite. Certains demeurent analphabètes toute leur vie en ce qui a trait à la structure de pensée. Ils se seront au moins rendu compte de leur indigence face à d'autres mieux équipés intellectuellement.

    Dans les années 1900, mon père avait fait une septième année. Il écrivait pourtant sans faute, aussi bien en anglais qu'en français, tout simplement parce qu'il avait continué d'apprendre en lisant et en voyageant. Et il savait nous corriger dans les années 1940 quand nous employions un mot anglais, le croyant français. Tout cela pour vous dire à quel point le système scolaire compte moins que la famille et encore moins que la détermination de l'élève ou ensuite de l'étudiant. Encore faut-il que l'enseignant ait appris à maîtriser les rudiments de la langue d'enseignement, ce que les nombreux changements des méthodes d'enseignement depuis quarante ans ont peu favorisé. Ceci étant dit, bravo pour votre initiative et pour la correction de votre langue écrite.

    JPA