Libre opinion - Une campagne de désinformation

La semaine dernière, sans nous avertir, dans le cadre d'une campagne à grand déploiement s'inscrivant dans sa négociation salariale avec le gouvernement, la Fédération des médecins spécialistes du Québec inondait nos écrans d'une publicité dans laquelle elle s'en prenait aux médicaments génériques.

Nous avons rapidement demandé à la Fédération de retirer cette publicité, par lettre et par mise en demeure transmise le 12 février. Nous ne pouvions tolérer une campagne de désinformation aussi manifeste à l'égard des médicaments génériques. D'autant plus qu'elle véhiculait de fausses informations.

Car, contrairement à ce qui est prétendu dans ce message publicitaire, le Québec ne paie pas trop cher pour les médicaments génériques. En effet, des politiques mises sur pied par le gouvernement québécois depuis de nombreuses années lui assurent de bénéficier du prix le plus bas au Canada, l'Ontario et l'Alberta compris. Tous les fabricants de médicaments génériques se sont d'ailleurs formellement engagés à le lui garantir, et cet engagement a toujours été respecté. Il est donc faux d'affirmer que le Québec paie trop cher pour ses médicaments génériques.

Par ailleurs, sur un site Internet mis en ligne par la Fédération, on laisse croire qu'il existe un lien entre les médicaments génériques et les dépenses totales en médicaments plus élevées au Québec qu'au Canada. Or, non seulement le prix des médicaments génériques y est-il le plus bas au Canada et qu'il y a été réduit de 20 % depuis février 2008, mais le Québec est l'endroit au Canada où il se vend le moins de médicaments génériques: la part des génériques dans les ventes de médicaments au Québec est de loin la plus faible au Canada en dollars (moins de 18 % comparativement à plus de 26 % en moyenne dans les autres provinces).

Ainsi, laisser croire que les médicaments génériques sont responsables des dépenses totales plus élevées en médicaments au Québec qu'ailleurs au Canada constitue carrément une tentative de désinformation.

Pour réduire ses dépenses en médicaments, le gouvernement du Québec aurait, au contraire, tout intérêt à favoriser davantage l'utilisation des médicaments génériques vendus en moyenne à 50 % du prix de leur équivalent d'origine. Si l'utilisation des médicaments génériques au Québec était la même que celle du reste du Canada, le gouvernement québécois économiserait annuellement plus de 450 millions de dollars. Sans effet sur les services offerts. Sans effet sur les impôts, les taxes ou les tarifs. Sans effet sur la santé des patients.

L'une des principales raisons expliquant le faible taux d'utilisation des génériques au Québec vient d'une mesure instaurée en 1994. La «règle des 15 ans» a coûté l'an dernier au gouvernement quelque 120 millions de dollars en économies perdues. Un record. Pire, ce coût augmente: il pourrait se cumuler à près d'un milliard au cours des cinq prochaines années. Dans le contexte mondial frappant actuellement l'industrie pharmaceutique québécoise, le coût dépasse désormais largement les bénéfices autrefois espérés.

Pourquoi l'urgence? La situation est urgente, car le médicament le plus vendu au pays sera vendu en version générique partout au Canada à compter de cet été. Mais au Québec, si rien n'est fait d'ici là, les ventes de Lipitor jouiront d'une «protection» que lui assurerait la «règle des 15 ans» jusqu'en mars 2012. Le Québec fera bande à part au Canada en acceptant volontairement de rembourser le prix du médicament d'origine plus cher, alors que la version générique beaucoup moins chère sera autorisée par Santé Canada. Pour ce seul médicament, le gouvernement du Québec renoncerait à des économies potentielles évaluées à 10 millions de dollars par mois pendant environ 20 mois — un total de 200 millions de dollars! — aux dépens des contribuables québécois et au bénéfice de la multinationale américaine Pfizer.

La négociation entre le gouvernement du Québec et ses médecins spécialistes se poursuivra probablement pendant encore quelques mois. D'aucune façon, nous ne souhaitons y être mêlés. Malheureusement, pour de mauvaises raisons, nous y avons été indirectement invités. Nous espérons que cette négociation ne dévie pas indûment d'autres enjeux, véritables ceux-là, touchant les dépenses en médicaments.

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Jim Keon - Président de l'Association canadienne du médicament générique
1 commentaire
  • Pierre Brosseau - Abonné 17 février 2010 18 h 01

    QUI AURA RAISON LE BON SENS OU LES RELATIONS PUBLIQUES ?

    Si les informations e M. Keon sont exactes, le ministre des Finances du Québec, M. Bachand et les économistes qui l'entourent doivent non seulement en prendre bonne note mais agir dès le prochain budget.

    Des économies de plusieurs centaines de millions sont en jeu, sans désavantage pour la santé. C'est plus qu'un pensez-y bien, c'est une obligation morale de corriger une situation qui coûte beaucoup trop cher depuis longtemps.

    Les relations publiques et le marketing des compagnies pharmaceutiques dont on sait que les budgets sont plus importants que ceux consacrés à la recherche et le développement (R