Libre opinion - Corporatisme ou syndicalisme

Les récentes déclarations du président de la Fédération des médecins spécialistes du Québec, Gaétan Barrette, nous renseignent sur les dérives du corporatisme et sur les pouvoirs démesurés de certaines associations professionnelles sur la scène publique et politique. L'actualité nous rappelle inlassablement les défis budgétaires auxquels nous devons faire face en tant que contribuables. Dans le cadre du renouvellement des conventions collectives, les employés de l'État et les syndicats qui les représentent sont invités à la frugalité.

Les mêmes employés sont décrits par certains comme des privilégiés en raison des salaires qu'ils touchent, des avantages sociaux qu'ils détiennent et de la sécurité d'emploi dont ils jouissent. Un discours antisyndical et de nombreux préjugés dominent le débat qui a cours dans les médias et dans l'espace public, phénomène auquel certains médias contribuent généreusement. Les syndicats et la fonction publique ont mauvaise presse et cela se traduit clairement dans l'opinion publique.

Dans cette perspective de polarisation des opinions qui utilise certaines formes de désinformation et qui accuse un grave déficit d'objectivité, il est rassurant de constater que les revendications de la FMSQ sont contestées à la fois dans les pages éditoriales et dans l'opinion publique (en témoignent les lettres de citoyens publiées récemment dans Le Devoir). Il reste cependant beaucoup de chemin à faire pour que les perceptions tiennent compte de la réalité.

Un premier point se doit d'être précisé. Les médecins ne sont pas des employés de l'État. Ils n'en sont pas parce qu'ils ont toujours refusé de l'être. Ils sont des acteurs essentiels et indispensables de notre système de santé et reçoivent leur rémunération de l'État, mais ils se distinguent radicalement des infirmières, des préposés et de tous les travailleurs qui oeuvrent dans nos établissements publics. Les médecins exercent une profession qualifiée de libérale et sont rémunérés en fonction des actes médicaux qu'ils posent. Un détail de la plus haute importance et qui explique en partie les arguments de M. Barrette, qui défend avec vigueur la qualité des soins.

Qu'advient-il de la quantité? Il s'agit pourtant d'un enjeu vital pour notre système de santé. Les interminables listes d'attente ne sont-elles pas une conséquence directe du contrôle que les administrateurs exercent sur la quantité de chirurgies et d'interventions dispensée dans nos établissements? Les véritables employés de l'État sont obligés d'en faire toujours plus pour le même salaire, mais pas les médecins, qui peuvent compter sur une rémunération proportionnelle à leurs efforts.

Un deuxième point se précise à la lumière de ces distinctions salariales qui avantagent le corps médical. Il est légitime de considérer les augmentations consenties aux médecins et leurs impacts sur les services offerts aux contribuables. L'argument de la qualité des soins défendu par M. Barrette est placé à l'avant-scène du débat public, tandis que celui de l'accès aux soins est soigneusement évité. Pourtant, la conclusion est fort simple, les sommes dépensées pour satisfaire aux demandes des médecins spécialistes ne se traduisent pas par une amélioration quantitative des services offerts. Elles se traduisent par une augmentation substantielle de chacun des actes posés par nos éminents spécialistes. Conclusion: pour les mêmes quantités de services, nous subissons une augmentation des coûts.

Troisième et dernier point que nous devons aborder pour bien saisir l'arsenal dont disposent les forces en présence. La Fédération des médecins spécialistes du Québec est un syndicat. Son fonctionnement, son financement et ses objectifs sont en tout point semblables à ceux des grandes centrales syndicales qui représentent les travailleurs de la santé et la fonction publique en général. M. Barrette réfutera énergiquement cet état de fait, car sa toute-puissante et richissime organisation se trouverait privée d'un atout majeur pour son image et sa réputation. Tout comme le statut restrictif d'employé de l'État qui ne convient pas à l'élite de notre système de santé, celui de simple syndiqué ne serait pas sans froisser certaines susceptibilités en plus d'ébranler un bon nombre d'idées reçues.

Je sais pertinemment que certains médecins ne sont pas d'accord avec les méthodes et les revendications de M. Barrette et je les invite à manifester leur dissidence publiquement. C'est à mon avis la seule manière de mettre fin au chantage qui alimente le cynisme et l'intolérance tout en ouvrant la porte à des orientations et des stratégies axées sur l'accès aux soins et sur la sauvegarde de notre système de santé. Ils devraient avoir le courage de le faire dans le respect du serment d'Hippocrate, serment solennel qui est mis à mal dans le cadre étroit du corporatisme qui sévit actuellement.

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Jean Riopel - Montréal
2 commentaires
  • France Marcotte - Inscrite 12 février 2010 15 h 31

    Qu'est-ce qu'un médecin?

    Un médecin est un acteur essentiel de notre système de santé; il n'est pas un employé de l'État mais il reçoit son salaire de l'État, en fonction des actes médicaux qu'il pose, contrairement à tous les travailleurs qui oeuvrent dans nos établissements publics, ce qui signifie que ceux-ci sont obligés d'en faire toujours plus pour avoir le même salaire alors que ceux-là peuvent compter sur une rémunération proportionnelle à leurs efforts. Quand le médecin demande une augmentation de salaire c'est au nom de la qualité des soins, jamais pour en bonifier l'accès. Le médecin fait partie d'un syndicat qu'il n'appelle pas un syndicat pour ne pas être froissé et pour ne pas devoir rendre des comptes comme les autres travailleurs et continuer à bénéficier de certains privilèges plus ou moins occultes. Bref c'est une entité à part parce qu'il fraye avec la vie et la mort et que cela en fait un demi-dieu.

  • Georgine Saint-Laurent - Abonnée 12 février 2010 16 h 06

    Merci

    Merci pour cette magnifique clarification. L'état rembourse aux médecins les honoraires liés aux services professionnels rendus à des résidents du Québec. Ce n'est pas parce que l'état est le principal agent payeur que le médecin est un employé de l'état. Il serait plus juste de tenir le patient qui être le patron du médecin qu'il consulte. Ensuite, la FMSQ n'est pas une société savante mais un syndicat. Un syndicat est un organisme qui a des intérêts et aucune des vertus qu'on prête volontiers aux médecins, à travers son propre médecin. Un syndicat n'est donc pas désintéressé puisque c'est son devoir de défendre l'intérêt de ses membres. Finalement, les médecins sont essentiellement payés au volume ( à la job disait-on autrefois). Quand ils dépendent de facilités complexes et coûteuses comme des salles d'opération ou des appareils de radiologie pour faire leur volume d'activités, équipements si coûteux que c'est la société qui doit les fournir, la commodité de l'accès à ces équipements devient critique pour leur permettre de gagner leur vie. D'où leur préoccupation pour l'accessibilité qui n'est pas rigoureusement de la même nature qu'elle l'est pour les citoyens et la société. M.Riopel vient de contribuer substantiellement à la clarification des enjeux. Il faut lui en être reconnaissant.