Libre opinion - De l'esprit de nos lois

Voilà 262 ans, le baron de Montesquieu établissait, dans De l'esprit des lois, la nécessité de diviser le pouvoir en trois. Alors que l'absolutisme royal battait son plein en Europe, Montesquieu estimait qu'il n'y avait rien de mieux, pour contenir un pouvoir, que de lui en imposer un autre. Cette sage idée allait rapidement se greffer à l'idée même de la gouvernance démocratique. C'est ainsi que les États démocratiques allaient le plus souvent par la suite se doter de trois branches: une exécutive, une législative et une judiciaire, ces trois pouvoirs étant censés s'équilibrer entre eux par un complexe système de vérification et contre-vérification.

Le rôle de l'exécutif étant d'exécuter les lois, c'est entre ses mains que se trouve la responsabilité de mettre en oeuvre les lois approuvées par le pouvoir législatif. Le pouvoir judiciaire, quant à lui, a le devoir de réviser la loi en fonction de la Constitution (la loi suprême). Aux États-Unis, par exemple, le pouvoir exécutif repose entre les mains du président, le pouvoir législatif, entre celles du Congrès, et le pouvoir judiciaire, dans celles de la Cour suprême.

Si j'use de cet exposé quelque peu didactique, c'est parce qu'il apparaît malheureusement que notre population méconnaît son propre système gouvernemental. Une faute qui a coûté à plusieurs pays la chance de pouvoir vivre dans un État démocratique. Ne dit-on pas d'ailleurs du gouvernement par le peuple et pour le peuple qu'il ne peut s'exercer qu'au prix d'une éternelle vigilance? Si tel est le cas, nous aurions intérêt à nous inquiéter. Car force nous est de constater que les Canadiens ont mis en veille leur conscience politique depuis un certain temps.

La preuve en est que, en tout pays le moindrement préoccupé par sa bonne santé démocratique, les événements politiques de la semaine dernière auraient provoqué une forte et passionnelle réaction de la part des citoyens de l'endroit. La passion est rarement bonne conseillère, mais, dans le cas qui nous intéresse, peut-être peut-on tout bonnement blâmer notre manque de raison? Car, si raison nous avions, nous n'hésiterions pas à hurler haut et fort notre dégoût envers la récente prorogation du Parlement par le premier ministre Stephen Harper.

Comprenons qu'au Canada, à la différence des États-Unis, les règles de Montesquieu ne sont pas suivies à la lettre. Le parlementarisme dont nous avons hérité impose en effet la cohabitation entre l'exécutif et le législatif. En notre pays, c'est dans les mains du premier ministre et de son cabinet que repose le pouvoir exécutif. Seulement, il apparaît que c'est au sein de l'organe législatif — le Parlement, pour ceux qui ne l'auraient encore compris — que siège l'essentiel du pouvoir exécutif. Si la confusion des genres est parfois des plus heureuses, il faut, dans le cas présent, s'en inquiéter. Non pas qu'elle soit dangereuse par essence, mais elle exige de nous un peu plus d'effort et de surveillance. Chose qui, par les temps qui courent, semble être bien moins du goût des Canadiens que les aventures passionnelles d'Occupation double ou de Canadian Idol.

Pourtant, il en va de notre intérêt vital. Vital, dis-je, car comment pourrions-nous envisager la vie en ce pays sans sa démocratie? L'idée peut sembler forte. Serions-nous donc vraiment sur le point de perdre notre démocratie, cet idéal pour lequel cinq de nos compatriotes ont récemment perdu la vie? Rien n'est moins sûr, ni incertain. Dans l'état actuel des choses, tout semble possible. Nous sommes à la limite de l'irréparable. Il s'agit de voir comment nous réagirons.

La récente prorogation n'est pas tant une question de procédure que de symbolique. Dans un pays dont le système juridique donne tant de droits au précédent, il faut s'inquiéter de la coutume amorcée par le présent gouvernement. S'il fallait que chaque gouvernement prenne la largesse de suspendre les travaux des représentants élus par les Canadiens, chaque fois que ceux-ci remettent en question avec un peu trop de vigueur ses agissements, nous serions en droit de croire à la faillite totale du système actuel. Le Parlement, où siègent les représentants du peuple, se trouverait ainsi castré de toute possibilité d'influer sur le cours de la vie publique. Je doute que la majorité des Canadiens ayant voté à l'encontre du présent gouvernement souhaitent que le peu d'influence actuel qu'ils ont disparaisse complètement au profit d'un seul homme.

La présente situation nous illustre donc deux choses et nous laisse avec autant de choix. Elle nous démontre en premier lieu que l'actuel gouvernement a peur du jugement de la population. Comment, sinon, interpréter ses continuels affronts et cachotteries à l'égard de la maison du peuple qu'est notre Parlement? Souvenons-nous à cet égard que la peur d'être jugé est rarement présente sans être accompagnée d'un motif la justifiant.

En second lieu, elle démontre notre incurie en matière de politique. Je ne suis bien entendu qu'un jeune homme de 19 ans, assez peu expérimenté dans le monde et peut-être un peu naïf aussi, mais je sens bien le besoin d'expliquer à mes concitoyens la façon dont fonctionne leur propre système gouvernemental. Cela en dit, à mon humble et jeune avis, beaucoup sur nos priorités en tant que société.

Face à tout cela, donc, nous avons deux choix. Le premier s'inscrit dans la ligne actuelle de nos actions, c'est-à-dire le «je-m'en-foutisme» et la facilité. Si on ferme les yeux et qu'on le souhaite très fort, peut-être le problème disparaîtra-t-il de lui-même, pour nous permettre ainsi de nous attarder sur les croustillantes révélations de la dix-huitième maîtresse de Tiger Woods. Le second choix — celui qui m'apparaît le plus courageux, le plus audacieux et le plus respectueux de la nature de notre démocratie — est d'exprimer haut et fort notre désapprobation au sujet des machinations de l'actuel gouvernement. Avec fermeté et détermination, exprimons au gouvernement et à nos députés la nécessité de leur retour au travail le 25 janvier.

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Jonathan Pedneault - Montréal

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