Libre opinion - Un hommage à Michel Freitag

Géant, Michel Freitag l'était physiquement, intellectuellement, moralement. Taillé dans le fût d'un chêne de son Jura natal, il nourrissait un projet critique immense. Il est tombé, comme un arbre tombe dans la forêt qu'il aimait tant, abattu dans l'instant. Je me suis toujours émerveillé de ses mains, paluches immenses qui surent bûcher et construire. Être de paradoxes, il enchaînait les certitudes, mais tout son discours était inquiété en profondeur par les ravages du libéralisme.

Sa conversation était un fleuve, mais il savait la ponctuer de fréquents «tu vois», où chacun était invité à comprendre que l'effort de penser exigeait temps et labeur. Il n'avait rien de socratique, mais il aimait discuter et son séminaire fut pendant des années le lieu d'un échange authentique et vivant. Chaque séance était un événement, parce qu'elle était d'abord une rencontre. Privé d'ironie, il avait cependant le pouvoir de la colère des justes. Son caractère prophétique mettait bien des savants à distance, mais ceux qui l'aimaient chérissaient d'abord en lui cette volonté de la justice, cette capacité du scandale.

Le commerce qu'il entretint toute sa vie avec les plus grands, un dialogue où il convoquait Jürgen Habermas, Niklas Luhmann, Karl-Otto Appel, Axel Honneth et combien d'autres, était fait d'une vénération philosophique juste et reconnaissante, mais ce respect n'allait pas sans une critique impitoyable des errances de la théorie critique.

Son oeuvre est unique, car elle conjugue une perspective historique qui doit beaucoup à la philosophie hégélienne et à une réarticulation de la grande théorie wébérienne des idéaltypes. Son ambition, perceptible dès ses premiers travaux, ne s'est jamais repliée, il l'a toujours maintenue à la hauteur d'un idéal critique: comment résister à l'ensemble des processus de déshumanisation dont la science sociale descriptive était devenue rapidement complice? La possibilité de produire une sociologie historique qui ne succombe pas devant les apories d'une philosophie du sens de l'histoire constitue un des principaux enjeux de sa pensée. Dans la discussion du naturalisme, auquel il n'a cessé de vouloir faire échec en tentant de rétablir une perspective humaniste, les arguments les plus importants étaient pour lui de nature épistémologique: il en était convaincu, nous pouvons connaître les règles de ces processus, nous pouvons introduire des normes.

Michel Freitag était fasciné par l'histoire de la modernité, ce qui l'a conduit à une réflexion sur l'historicité. Produire une théorie des catégories et des institutions, il le croyait encore possible. Cette théorie, nous le savons maintenant, avait été maintenue artificiellement dans un état d'inertie par la double influence du naturalisme systémique et de la théorie marxiste des idéologies. Ces deux entreprises majeures ayant atteint leur point de saturation, l'émergence d'un nouveau paradigme critique devenait nécessaire, et c'est ce qu'il est parvenu à formuler. Pour une raison finalement très simple et qui est aussi le tribut payé à l'époque: cette pensée accepte de rompre radicalement avec le synchronisme paradigmatique des sociologies modernes. Michel Freitag ne craignait pas les effets d'une épistémologie de la transformation, il a eu le courage de penser l'introduction du facteur temps.

Travaillant à la marge, résistant obstinément aux entreprises topiques et systémiques, ce penseur hors du commun a donc pris le risque d'assumer plusieurs dimensions refoulées dans le projet de la théorie critique. [...] Freitag n'était sans doute pas le premier à vouloir penser la postmodernité; il fut cependant très certainement un des seuls théoriciens à mettre en oeuvre une conceptualité de l'historicité capable de légitimer cette pensée.

[...] En tenant à un concept fort de société, en insistant sur la nécessité de déborder une approche limitée aux organisations et aux systèmes, l'humanisme de Michel Freitag nous met en présence d'une volonté de produire un cadre théorique dans lequel les sujets pourront penser une liberté et un sens dont ils étaient dépouillés par la théorie naturaliste. [...]

Michel Freitag fut mon collègue pendant quatre décennies à l'UQAM. Ensemble nous avons vu notre université, comme les autres, se transformer et devenir l'objet de cette sujétion systémique qu'il ne cessait de critiquer. J'ai admiré sa ténacité et son courage. Dans un recueil de ses essais, publié sous le titre Le Naufrage de l'Université, ouvrage couronné par un Prix du Gouverneur général du Canada, il a montré les liens entre l'épistémologie politique et l'évolution des institutions du savoir, en proie à cette érosion critique.

Tous ceux qui travaillèrent avec lui, dans son séminaire et autrement, et qui se retrouvent dans des institutions aux prises avec les mêmes défis, recueillent aujourd'hui un héritage précieux, une responsabilité unique. Continuer de résister à cette érosion, développer ces lieux où la critique est encore possible et à son image, faire de ces lieux des lieux d'amitié indéfectible, de solidarité intellectuelle, de générosité humaine.