Libre opinion - Regarder plus loin que le bout de son nez

Cinq jours avant la signature de l'entente du 29 octobre relative à l'achat d'Énergie Nouveau-Brunswick par Hydro-Québec, personne, ou si peu, n'en avait entendu parler. L'emballement général et spontané, de même que le jovialisme toujours exubérant du premier ministre Jean Charest, suscités par cette entente provisoire, ne doivent permettre à personne de se dérober de l'obligation d'analyser dans leurs moindres détails tous les impacts économiques à long terme qui pourraient en résulter pour le Québec.

Le Québec est aux prises avec des excédents d'hydro-électricité; de surcroît, il appert qu'ils sont conjoncturels. Quelle option s'impose aux Québécois? S'engager dans une politique d'exportation à long terme, une sorte de «vente de feu», ou bien profiter des excédents pour hausser de façon significative le niveau de leur propre développement socio-économique?

Peu ou pas d'analyses d'anticipation ou de coûts-bénéfices ont été réalisées au cours des dernières années à ce sujet. C'est le groupe des Lucides qui a véritablement lancé le débat de l'exportation massive, mais sans réellement approfondir la question quant aux impacts à long terme. Il faut rappeler que lors de l'inauguration du grand chantier de la Baie-James, le premier ministre Robert Bourassa avait adopté une attitude prudente et circonspecte à ce sujet. Il manifestait un scepticisme justifié quant aux impacts qu'une telle opération d'exportation, si elle devait s'avérer trop importante, pourrait avoir à long terme sur le développement industriel du Québec.

Parmi les facteurs de localisation territoriale d'une entreprise, sont en effet recherchés: la proximité des marchés, une main-d'oeuvre qualifiée et l'accès à des intrants et des sources d'énergie à des coûts avantageux par rapport aux concurrents. Il n'y aurait aucune aluminerie au Québec sans la ressource hydro-électrique. Le Québec est un tout petit marché en Amérique du Nord. Le marché réel est la Nouvelle-Angleterre et le Midwest des États-Unis.

Exportation massive

Si un nombre important d'entreprises industrielles de la grande région de Montréal sont encore vivantes et peuvent profiter de ce vaste marché du nord de l'Amérique, c'est en raison de facteurs de production plus concurrentiels, dont les bas coûts d'énergie font encore partie intégrante. Au début des années 80, mes fonctions professionnelles m'ont permis de constater combien il est facile de transporter une entreprise du Québec vers un territoire voisin en moins de 48 heures.

En quelques semaines, des entreprises de vêtement de la grande région de Montréal ont pris la direction du Nouveau-Brunswick pour une différence de 50 ou 75 ¢ du salaire minimum. Or ce que nous apprend cette entente récente conclue avec le Nouveau-Brunswick, c'est qu'Hydro-Québec s'engage à réduire pour une période de cinq ans le niveau des tarifs d'énergie des entreprises de cette province, dont une grande partie sont probablement en situation de concurrence directe avec des entreprises du Québec. Il ne faut pas avoir un grand sens commun du développement économique ou être un peu masochiste pour trouver qu'il y a là un bon «deal» pour le Québec.

Il est assez étonnant de voir le mutisme de nos économistes sur cette question cruciale de l'exportation massive de notre ressource énergétique. Cette dernière nous procure un avantage concurrentiel dont peu de nations peuvent disposer pour assurer leur développement économique. Les nations ou territoires qui fondent leur devenir sur l'exportation massive d'énergie sont soit sous-développés sur le plan industriel (Nigeria), soit plus vulnérables aux secousses économiques (Alberta).

Parallèlement, le Québec exporte chaque année quelque 25 milliards de dollars afin de se procurer des quantités astronomiques d'énergies fossiles en provenance du Moyen-Orient ou de l'Argentine, alors qu'il dispose d'une énergie produite ici, propre et de surcroît moins cher. On vient de mettre en opération de nouveaux trains de banlieue à Montréal, fonctionnant tout au pétrole. Même chose pour Via Rail, le transport des marchandises et tous les réseaux de transports urbains. Si, en cette matière, on fonctionnait selon le mode européen ou la simple logique, si, par ailleurs, on se donnait une politique intelligente en matière de véhicules électriques dans les plus grandes agglomérations urbaines du Québec, serions-nous réellement confrontés à une telle situation d'excédent?

En nous lançant dans une opération d'exportation massive d'hydro-électricité, ne risquons-nous pas, à terme, d'exporter nos emplois et le potentiel de développement économique qui fera notre avenir et celui de nos enfants? Voilà essentiellement la question qu'il faut lucidement se poser et sur laquelle nos experts en économie et développement doivent plancher avant que l'on ne mette un point final à cette entente.

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