Des nouvelles du saumon

Depuis 20 ans, ma population a chuté de moitié. C'est, dit-on pour expliquer mon déclin, un effet multifactoriel. La principale cause pour moi est sans équivoque l'activité humaine.

Prédateur passif ou actif, l'homme s'acharne sur moi pour mes qualités gastronomiques, entre autres. On envie en moi l'oméga 3. En fait, l'acide gras est devenu le chouchou du bien-manger et, malheureusement pour ma pauvre petite personne, j'en suis bourré. Je suis donc très recherché pour avoir été mis au menu — moi je dis au banc — des espèces vivantes, des assiettes comportant les quatre fourchettes. Tout est question de mode.

Ainsi, avant je coulais ici des jours heureux et voilà que la fumaison, à partir des années 80, a refait surface façon amérindienne pour donner ce petit plus au goût, disons-le à ma personne, et faire un mets de luxe. Et illico, une nuée de mouches et de filets ont fendu l'air pour amerrir tout près de ma personne. J'étais sollicité. Très!

Oui, on me pêche parce que je suis le roi des eaux douces. Mon royaume, c'est, en plus de mon vivier atlantique, 165 rivières comptabilisées ici au Québec et quelques autres dans lesquels je m'égare parfois parce que mon radar anadrome est faussé une fois sur cinq.

Je me trompe parfois de rivière pour aller me reproduire. Ce qui fait que la consanguinité n'est pas un problème puisque je me trompe. J'évoque ces 165 rivières, mais, avant l'arrivée des Européens, c'était davantage, car la densité croissante de la population associée à la prédation a considérablement réduit les endroits où je pouvais me reproduire. Et aujourd'hui, j'en suis réduit à 165 rivières pour m'adonner, de même que mes compères, à mes ébats, du moins du côté des rivières du sud du Québec. On ne parle pas de celles qui coulent au nord: c'est tout simplement parce qu'elles ne sont pas encore touchées par l'avidité humaine.

Mais, et c'est le sens de mon propos, il y a depuis un certain temps une menace qui gronde à l'horizon. Comme une rumeur réelle, elle se dévoile un peu plus chaque jour. Des annonces publiques toujours plus précises de politiciens en mal de visibilité et de votes s'égosillent contre vents et marées à en faire la promotion.

Le modernisme vend et le faux modernisme encore plus! On fait miroiter des emplois et encore des emplois pour se qualifier de bâtisseur et se péter les bretelles. On veut ainsi gagner une frange importante de la population dans l'arène de l'opinion publique à ce point de vue. Et moi, à ce chapitre, je n'ai pas de voix parce que je ne suis rien dans toute cette bataille qui se dessine encore une fois pour aménager une rivière.

Qui plus est, après la rivière Romaine, on a ciblé la mienne. Celle dans laquelle je suis né, je me suis nourri, j'ai grandi et me suis reproduit. C'est la rivière Petit Mécatina, ou plus justement en innu Mékatinau, pour «grosse montagne». Je suis dans le collimateur du supposé progrès dont on vante tant les mérites ces temps-ci.

Qui donc se soucie de moi? Qui est venu voir cette rivière? Qui est venu au village de Tête-à-la-Baleine pour rencontrer les baleinois et discuter de ce projet hydro-électrique? Que dirait Pierre Perrault, le poète et cinéaste, de ce projet? Lui qui a consacré plusieurs documentaires sur la Basse-Côte-Nord, dont un justement, sur Tête-à-la-Baleine? En somme, comment concilier l'ouverture d'un territoire quasi vierge avec le dieu dollar!

Les expériences antérieures ont été tellement douloureuses pour les rivières, comme à la Baie-James, que l'on voit difficilement comment y arriver. Les populations locales amérindiennes ou québécoises, du moins les élites, y voient un pactole, mais nous, le genre poisson, on y flaire plus qu'un danger. C'est une menace à notre survie, à celle de toutes les espèces. Il ne faudrait pas prendre nos vessies natatoires pour des lanternes.

S'il vous plaît, au nom de tous mes semblables, je vous implore de ne pas couler une statue de bronze à notre effigie à l'entrée de la rivière Petit Mécatina, sur laquelle l'épitaphe dirait: ici gît Salmo salar, dit le saumon.