Tout est parfait, ou le grand décrochage

Si je reviens aujourd'hui sur le film Tout est parfait du réalisateur Yves-Christian Fournier, ce n'est pas pour alimenter la polémique qui a précédé puis accompagné la remise des Jutra, mais simplement pour rappeler pourquoi ce film m'a profondément troublé et pourquoi il demeure pour moi l'un des grands films produits ces dernières années au Québec.

Au moment où je l'ai vu — c'était un certain dimanche après-midi, l'été dernier, par une belle journée — , je savais que ce film n'allait pas me mettre le coeur en fête puisque j'en connaissais déjà le sujet. J'étais cependant loin d'imaginer qu'il allait être aussi désespérant, aussi angoissant, aussi exemplaire de déréliction.

J'en suis sorti avec une boule dans la gorge et une rage intense au coeur. Rage de voir ce que l'on fait de notre jeunesse, de notre système d'éducation, de notre langue, de nos villes, de nos espaces verts, de notre culture, de nos rêves. J'ai eu le sentiment, tout à coup, d'être projeté au centre d'un immense vacuum qui, tel un trou noir, dématérialise tout ce qui s'en approche, où la moindre cellule vivante est irrémédiablement nécrosée dès qu'elle touche cette lumière noire, froide, thanatophore.

C'est peut-être ce que nous dit, à sa façon, un des jeunes du film qui s'étonne depuis toujours de voir les insectes attirés par la lumière d'un hublot ou d'une lumière artificielle, incapables de résister, s'excitant à tourbillonner en vain dans ce halo menteur alors même qu'ils entrent irrémédiablement dans le piège de leur propre mort. C'est con les insectes! Mais les humains aussi, parfois. Et plus encore les sociétés qui ont jeté l'éponge et n'ont plus que le lâche silence à opposer aux hurlements assourdissants, mais inaudibles, des jeunes.

À peu près tout porte au désespoir dans ce film: décors industriels de villes de banlieue où rien n'a été aménagé pour donner le sentiment de beauté, de quiétude ou de grandeur; corridors bondés de collèges ou de polyvalentes, version brouhaha et sans joie de nos jardins d'enfance; carrière béante où viennent s'écraser des ciels trop bas; rues moches où s'alignent en rangées des unifamiliales, condos ou multiplex qui sont l'incarnation même de l'échec de l'architecture moderne, la preuve de notre urbanisme dysfonctionnel; surfaces lépreuses de murs que l'on recouvre de tags, de graffitis ou de peinture en spray pour cracher son monde intérieur à travers un regard de cyclope; grisaille générale des paysages, même lorsque l'on est en pleine nature et en pleine lumière, comme si le directeur photo avait pris le parti d'aplatir le regard en déprimant les couleurs, par surexposition.

Cela donne peut-être plus de lumière, la seule véritable qui ressort du film, mais elle n'a plus aucun relief, que seul procurerait le contraste, qui découpe et modèle. Même lorsqu'ils semblent avoir encore un peu de lumière en eux, les personnages ne savent qu'en faire et font preuve d'une maladresse extrême, quand ce n'est d'une bêtise triste et déprimante.

Où est la force, la vision de l'avenir, la fermeté, le goût de vivre chez la génération des parents de ces enfants? Le portrait qu'en tracent les auteurs est celui de démissionnaires, de loosers, d'à-côté-de-la-plaque. Ce sont pourtant des parents «ordinaires» qui se sont tranquillement installés dans leur routine, leur névrose ou leur alcoolisme (comme Henri, le père de l'un des adolescents).

Quant au psy de service qui, à l'école, prend en charge le jeune qui a perdu quatre de ses amis et s'est enfermé dans le mutisme, il ne fait pas meilleure figure et se montre d'une navrante inutilité. On veut bien croire qu'il est difficile de faire parler un jeune qui a décidé qu'il n'avait rien à dire et qui affirme sans conviction qu'il n'éprouve rien, encore aurait-il fallu qu'on lui propose autre chose qu'un baba cool tout droit sorti d'une bande dessinée de cégep des années 70. Mou, sans résistance, peu disert, ce personnage, incarné par Pierre-Luc Brillant (qui le joue très bien), rejoint l'ensemble des pères présents dans ce film... tous brillant par leur absence. Être là physiquement ne signifie pas être «présent», pas plus qu'invoquer le fait qu'on a acheté un cellulaire à son ado n'implique qu'une communication est établie et qu'une parole peut enfin circuler.

Dans un monde aussi moche, aussi terne, aussi désolant, le suicide pourrait, à la rigueur, être entrevu comme une vertu, une preuve de conscience, de résistance ou de vitalité, un acte souverain, même si cela reste essentiellement une tragédie que l'on ne souhaite à personne. Il pourrait faire la preuve, en creux, que nous avons collectivement abandonné nos rêves et perdu nos illusions.

La jeunesse, depuis toujours, se nourrit d'idéaux, sans quoi elle ne serait plus bonne qu'au travail à la chaîne, à pourvoir aux rêves de fortune ou de puissance de certains qui n'ont plus rien à voir et à faire avec la communauté parce que, précisément, ils ne cherchent qu'à s'en distinguer par le surcroît de ce qu'ils accumulent. Il suffirait pourtant de si peu pour qu'ils fassent la différence et rendent à la communauté une partie de ce qu'ils en ont retiré: l'aménagement d'un espace communautaire, d'un espace vert, d'un parc, d'une rive, d'une bibliothèque, d'une salle de concert, d'une salle de jeu, d'une rue qui ne soit pas qu'une vitrine marchande, mais sache exposer le flâneur à des oeuvres, à de l'art, à une architecture qui rend l'oeil heureux, une configuration urbaine qui donne de la place à autre chose qu'à la voiture... Sommes-nous collectivement si pauvres que même les riches et les puissants se comportent comme s'ils étaient pauvres?

Dans ce film, la mort de ces quatre jeunes n'est cependant représentée ni comme une aventure désespérée ni comme le fruit d'une exacerbation romantique (ç'aurait été l'inscrire dans une certaine forme d'idéalité). Elle est simplement bête, courte, sans perspective, muette en sa source même; elle se fait sans état d'âme, dans une mise en scène minimale.

Est-ce une réponse à la vacuité insignifiante du monde, à son absolue absence de poids symbolique, comme si la mort elle-même n'avait plus de signification? On le dirait. Mais alors, c'est plus tragique encore! Cela signifie que ces jeunes s'enlèvent la vie sans même réclamer pour les autres — ceux qui restent — un sort meilleur, une vie meilleure, ni pour eux-mêmes un peu de compassion.

Le réalisateur a choisi de nous présenter à la fin du film seulement la vidéo qu'ils ont laissée à leurs parents et où, sans doute, ils s'expliquent. Mais nous ne saurons jamais rien de ces motifs puisque la bande-son nous est inaudible, à nous spectateurs. Nous voyons seulement des parents qui regardent avec émoi et tendresse leur enfant leur adresser un dernier message.

Le visage de ces ados ne semble cependant marquer aucune souffrance particulière, aucune agressivité, aucun désespoir: ils quittent la vie presque le sourire aux lèvres. Et les parents semblent leur en être reconnaissants puisqu'ils affichent à leur tour une sorte de sourire ému, comme s'ils les retrouvaient vivants. Cela aussi m'a troublé: que même les parents, placés devant la mort de ceux qui leur sont chers, s'engourdissent de bons sentiments qui leur épargnent la troublante vérité de leur vacuité. Où est le désir de vaincre le désespoir, de s'opposer à la fatalité, de lutter contre le sort, comme nous avons pu le voir à l'oeuvre dans un autre film sorti presque en même temps, Ben X du réalisateur belge Nic Balthazar? À partir d'un tel portrait, d'un tel constat, serons-nous surpris d'apprendre qu'au Québec nous sommes les champions des grands décrochages?

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