Un enseignement nouveau genre

Il est incroyable de prendre conscience soudainement du fait que ce qui était jadis une idée saugrenue, impensable, devient tout à coup une banale réalité de la vie de tous les jours.

Je me souviens encore, comme si c'était hier, d'un des cours d'anthropologie que je suivais religieusement, comme étudiante, au Collège Édouard-Montpetit, il y a déjà 12 ans. À un moment du cours, nous avions entendu ce qui ressemblait à une sonnerie de téléphone en pleine classe. «Impossible!», m'étais-je alors dit. J'ai des hallucinations auditives.

Eh bien non! Car à quelque deux mètres de mon petit bureau se trouvait un étudiant qui s'excusait de ne pas avoir éteint son «téléphone cellulaire» avant le cours. Je m'en rappelle: tous les étudiants s'étaient mis à rire en même temps de cet énergumène qui se baladait avec son téléphone portatif.

À ce moment-là, notre professeur se mit à faire des prédictions qui nous ont fait rire encore plus fort, tant ce qu'il affirmait semblait sortir d'une autre dimension. Il projetait l'idée selon laquelle, dans moins de dix ans (nous étions en 1997), tous les étudiants auraient en leur possession leur propre téléphone cellulaire, de même que les professeurs et autres professionnels. Selon lui, l'enseignement en serait grandement affecté, de même que plusieurs autres sphères de notre société, principalement les lieux publics liés aux loisirs (le cinéma, les musées, les restaurants, etc.), les hôpitaux, les moyens de transport (la conduite, par exemple) et bien d'autres encore. Pendant qu'il parlait, nous avions peine à croire que cette image fictive puisse se métamorphoser en une réalité de demain.

Au cours des années qui ont suivi, j'ai continué mes études sans trop remarquer l'évolution de la technologie liée aux moyens de communication. Et puis, un beau jour, voilà que je me retrouve à mon tour professeure au niveau collégial.

Les paroles de mon ancien professeur surgirent du passé pour venir se greffer à mon présent. Il avait donc raison! Et quel cauchemar!

Aujourd'hui, on ne demande plus à nos étudiants lesquels d'entre eux possèdent des cellulaires, mais plutôt lesquels n'en ont pas. Avant de commencer chacun de mes cours, je dois m'assurer que tous les jeunes qui se trouvent face à moi ont bien éteint leur cellulaire, un scénario d'ailleurs vécu dans les cinémas, les hôpitaux ou les avions. Dans le cas contraire, ce n'est pas une seule sonnerie que je risque d'entendre, chacune laissant s'échapper un type de mélodie particulier, créant potentiellement la cacophonie, mais bien plusieurs téléphones qui se mettent à sonner à l'unisson.

Et ce n'est pas tout! Mon professeur était loin de se douter qu'en plus d'avoir chacun un cellulaire (qui n'en a pas?), nous pouvons maintenant correspondre dans Internet avec nos amis quand bon nous semble par l'intermédiaire de nos téléphones portatifs. Cela fait en sorte que j'ai développé en peu de temps un système de repérage d'étudiants qui ne lisent plus de livre en cachette, mais écrivent plutôt des «messages texte» à leurs amis, croyant que je ne les vois pas. Les professeurs ne confisquent plus des petits bouts de papier écrits à la sauvette au voisin. Non, nous confisquons des téléphones! Même ma propre mère se risque à m'appeler durant mes heures de cours, alors que j'ai moi-même oublié d'éteindre mon propre cellulaire.

— Catherine? T'es où?

— Euh... Au cégep maman. Je suis en train d'enseigner. Y a-t-il une urgence?

— Non, non. Je voulais simplement savoir à quelle heure tu terminais...

Parfois, les moments de silence et de tranquillité me manquent. Alors, je repense à ce fameux cours d'anthropologie et je me dis qu'il y a quelques années à peine, juste le fait d'envisager que tout le monde puisse avoir en sa possession un téléphone cellulaire était impensable.

Aujourd'hui, imaginer ne plus avoir de téléphone portatif n'est simplement pas réaliste. Alors, nostalgique de cette période révolue, je raconte à mon tour cette anecdote à mes étudiants. Je demande à ceux qui n'ont pas de cellulaire de lever la main. Cette fois, celui qui lève sa main est à son tour l'hurluberlu qu'hier encore je croyais ne jamais devenir.

À voir en vidéo