Je me souviens ?

Il y a plusieurs années, j'étais responsable d'un groupe de guides offrant des randonnées historiques le long des fortifications de Québec. Le thème de la bataille des plaines d'Abraham était de loin celui qui fascinait le plus, les Québécois tout autant que les étrangers. Les questions posées permettaient cependant de constater que la connaissance de l'événement était très élémentaire et empreinte de faussetés.

Pour pallier ce manque, des soirées thématiques furent organisées dans le Vieux-Québec au parc de l'Artillerie sous le thème «Que s'est-il vraiment passé à Québec en 1759?». On abordait des questions comme les enjeux derrière la guerre de Sept Ans, qui étaient Wolfe et Montcalm, ou la façon dont le siège s'est déroulé selon les points de vue français et britannique.

Le tout se concluait par une pièce de théâtre. Les deux généraux, se déplaçant sur une immense carte de la région de Québec, présentaient leur stratégie et positionnaient leurs troupes, dans l'angoisse constante de celui qui ne sait ce que prépare l'adversaire. Nous faisions salle comble tous les soirs. Je ne crois pas que dans le public, ce désir, ce besoin de mieux connaître les événements de cette année charnière se soient estompés depuis.

Dernièrement, tant du côté fédéraliste que souverainiste, plusieurs ont pris le parti de l'ignorance en invoquant le fallacieux prétexte que l'on n'a pas à célébrer ses défaites. Quelle ironie qu'un peuple dont la devise est «Je me souviens» trouve autant de détracteurs de la commémoration d'événements qui ont pourtant façonné notre destin en terre d'Amérique.

Devrait-on avoir une mémoire sélective, ne se rappeler que de nos victoires en ignorant nos défaites pourtant riches aussi en enseignements? Les 400 ans de la fondation de la ville de Québec ont été un moment de célébration. Les 250 ans de la bataille des plaines d'Abraham doivent en être un de commémoration. Commémorer c'est rappeler par une cérémonie le souvenir d'un événement. Ce n'est d'aucune façon en faire l'apologie.

Le moment est privilégié pour s'arrêter et mieux comprendre la genèse de ce que nous sommes devenus. Si nous ne saisissons pas cette occasion pour approfondir nos connaissances de la guerre de la Conquête, quand le ferons-nous? Heureusement, le Québec compte aussi des esprits éclairés comme l'historien Denis Vaugeois qui, pour l'occasion, va publier un livre sur Québec assiégé.

Il m'apparaît évident que de bien connaître son passé permet de mieux comprendre son présent. Un exemple parmi tant d'autres: les propos qu'a tenus le président Sarkozy lors de sa visite à Québec sont en parfaite concordance avec la façon dont la France s'est préoccupée du sort de sa colonie américaine deux siècles et demi plus tôt. La continuité historique est vraiment sidérante. Cependant, pour pouvoir faire une telle constatation, il faut avoir la connaissance des faits.

Les peuples qui ne connaissent pas leur histoire se condamnent à la voir se répéter. Face à la Shoah, événement historique autrement plus dramatique, les Juifs ont compris qu'ils avaient un devoir de mémoire. Depuis, ils n'ont eu de cesse de ramener à l'avant-scène, par tous les moyens et à toutes les occasions, les mille facettes de ce qui fut pourtant une horreur sans nom et certainement pas une victoire.

Ce qui est à déplorer, ce n'est pas qu'il y ait reconstitution de la bataille sur les plaines d'Abraham, mais plutôt qu'à l'heure actuelle il n'y ait que cela de prévu. Ce thème de la guerre de la Conquête est d'une richesse importante. Il n'y a pas que la Commission des champs de bataille qui doive l'aborder. Que l'on trouve malhabile qu'il y ait reconstitution peut se discuter mais alors, il faut profiter du moment pour proposer d'autres façons de mieux faire comprendre ces années cruciales de notre histoire. L'occasion est idéale pour tenir une pluralité d'activités de tous ordres permettant à chacun de saisir les tenants et aboutissants de ce moment charnière de notre passé.

Ne nous joignons pas à la liste peu glorieuse des peuples amnésiques d'une partie de leur histoire. C'est de la connaissance des faits et du choc des idées que jaillit la lumière, non pas de l'obscurantisme et de la mémoire sélective.