Crise énergétique Russie-Ukraine, acte II

J'ai vécu une année en Russie et dix en Ukraine. Il est vrai que, durant ces années-là (1975-1986), ces deux pays n'en formaient qu'un seul. Mais, à l'époque déjà, le sentiment nationaliste était assez fort en Ukraine occidentale russophobe alors que l'Est était plutôt russophone. Je me rappelle même, au cours d'une visite à Lvov (Ukraine occidentale), d'un restaurant où l'on a refusé de nous servir, car on s'exprimait en russe.

Avec l'éclatement de l'Union soviétique en 1991, l'Ukraine est devenue un pays indépendant. Tout comme la Russie, ce pays est peuplé majoritairement de chrétiens orthodoxes. Mais, contrairement à la Russie, l'Ukraine a très peu de ressources énergétiques. Pourtant, héritage du passé soviétique, le bilan énergétique de l'Ukraine fait ressortir la place prépondérante qu'y occupe le gaz naturel, qui ne couvre pas loin de 50 % de l'ensemble des besoins énergétiques du pays. Aussi, l'Ukraine est le huitième consommateur mondial de gaz (derrière le Canada), sauf qu'il est à 77 % importé, majoritairement de Russie, mais aussi du Kazakhstan, de l'Ouzbékistan et du Turkménistan.

La chicane russo-ukrainienne concernant le gaz ne date pas de cette année. Tel un leitmotiv, elle est revenue comme un rituel, depuis celle de 2005-2006. Il faut savoir que, contrairement aux autres pays européens qui sont alimentés en gaz russe avec des accords à long terme, la question avec l'Ukraine se pose différemment. Les accords gaziers russo-ukrainiens se font sur une base annuelle et à un coût nettement inférieur à celui du marché. Cela n'est pas une offrande, mais le résultat de négociations qui prennent en considération un certain nombre de facteurs, dont le plus important est que 80 % du gaz russe livré à l'Europe transite par l'Ukraine. La Russie a fermé ses vannes de gaz pour l'Ukraine après l'échec des négociations entre Gazprom qui a proposé un prix de 250 $ pour 1000 m3 de gaz et Naftogaz prêt à payer 235 $ (contre 179,5 $ en 2008) mais en revalorisant de 10 cents par 1000 m3 et 100 km le prix de transit par le territoire ukrainien du gaz russe livré à l'Europe. Après l'échec des conciliabules, Gazprom fait dans la surenchère en exigeant désormais un tarif de 450 $ pour 1000 m3, in prix supérieur à celui facturé aux autres pays européens (418 $ pour 1000 m3 en 2009). Aussi, à la suite de la baisse constatée dans l'approvisionnement de plusieurs pays (Bulgarie, Hongrie, Pologne, Roumanie, République tchèque), Moscou accuse Kiev de siphonner une partie du gaz destiné à ces autres clients. Ce qui mérite d'être souligné, c'est que, cette fois-ci, l'Union européenne est en train d'adopter une politique équilibrée et surtout que viennent de reprendre les négociations avec les Russes pour un partenariat privilégié, avec en point de mire une sécurisation des approvisionnements énergétiques de l'UE.

Il faut savoir que le conflit avec l'Ukraine est une question de second ordre pour la Russie. Ce pays est davantage obnubilé par son désir de réorganiser le marché gazier international. À cet effet s'est tenue le 23 décembre 2008 à Moscou la rencontre des membres du Forum des pays exportateurs de gaz (FPEG). À cette rencontre ont pris part une quinzaine de pays qui ont réaffirmé que leur but est de coordonner leurs politiques pour garantir un «équilibre indispensable entre les fournisseurs de gaz», alors que le premier ministre Vladimir Poutine a profité de cette tribune pour réaffirmer que l'ère du «gaz bon marché touche à sa fin». Cela dit, il me semble que le pari russe de créer une organisation de type OPEP du gaz est loin d'être gagné pour au moins trois raisons majeures: le marché du gaz est encore continental et ne peut sensiblement évoluer qu'à très long terme, avec le développement du marché du GNL (gaz naturel liquéfié). La 2e raison est que la Russie n'inspire pas confiance aux pays de l'OPEP qu'elle refuse de rejoindre et refuse de souscrire à la politique de baisser sa production de pétrole pour empêcher l'effondrement des prix. La 3e raison est qu'aucun pays exportateur de gaz ne souhaite la constitution d'une organisation gazière où la Russie tirerait toutes les ficelles ou jouerait le même rôle que celui de l'Arabie saoudite au sein de l'OPEP.

Pour revenir à l'Ukraine, malgré sa volonté d'intégrer l'OTAN et son appui ostensible à la Géorgie, la Russie présente le contentieux comme un litige commercial, ce qui est probablement vrai. Dans le même temps, une solution rapide me semble dans l'intérêt des deux parties.

Noël est une fête de famille, et les orthodoxes la fêtent généralement avec faste, le 7 janvier. Si une réconciliation totale entre les deux pays orthodoxes est d'ici là utopique, le litige commercial peut trouver une solution rapide. À défaut, les deux pays peuvent se rattraper à l'occasion du Nouvel An orthodoxe, le 13 janvier. Les deux parties vont y gagner, singulièrement en crédibilité où ils ont toute une pente à remonter.

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