En réponse au cardinal Ouellet

Dans le cadre la XIIe Assemblée générale ordinaire du Synode des évêques, qui se tient à Rome du 5 au 26 octobre, le cardinal Marc Ouellet a encore une fois dénoncé l'instauration, dans toutes les écoles publiques et privées du Québec, d'un programme commun d'éthique et culture religieuse. La critique publique qu'il en fait maintenant sur la scène internationale comporte plusieurs éléments qu'il nous semble important de rectifier ou de nuancer.

Le cardinal écrit qu'en instaurant ce programme, l'État québécois «impose» un «changement radical» qui irait à l'encontre du choix d'une majorité. Ce faisant, il passe sous silence le fait que de multiples débats publics ont eu lieu sur la question depuis de nombreuses années et qui ont été largement médiatisés. Il omet aussi de souligner que la nouvelle orientation de formation a fait l'objet, au printemps 2005, d'audiences publiques auprès de groupes d'intérêt, dont ceux représentant des parents et des Églises. Il ignore enfin le fait que les représentants élus par toute la population au sein de nos institutions démocratiques ont adopté quasiment à l'unanimité le projet de loi en question.

De plus, la présentation de Mgr Ouellet démontre son ignorance des visées de formation du programme d'éthique et culture religieuse: la reconnaissance de l'autre et la poursuite du bien commun. Négligeant l'un des deux volets de ce programme, soit celui de la réflexion éthique, il réduit l'objectif de formation de celui-ci en stipulant qu'il est «fondé exclusivement» sur une «connaissance abstraite de quelques notions superficielles» de «croyances et rites de six ou sept religions». Un lecteur averti du programme aura vite saisi que les deux volets visent clairement, à travers la pratique du dialogue, des apprentissages fondamentaux au vivre-ensemble.

Dans cet ordre d'idées, et contrairement à ce que laisse entendre le cardinal, le programme d'éthique et culture religieuse n'est pas le premier cours au Québec à aborder les autres religions. Il faut se rappeler que l'évolution socioreligieuse amorcée au début des années 1960 a donné lieu à de multiples générations de programmes confessionnels. En 40 ans, le Québec en aura connu cinq, dont les deux dernières s'ouvraient déjà à la diversité culturelle et religieuse. Depuis 1996, a-t-on d'ailleurs déjà entendu un seul parent catholique se plaindre que son enfant de six ans était confus parce qu'il avait entendu parler de Bouddha ou de Mahomet dans son cours de religion?

Mgr Ouellet induit que ce programme, qui en est pourtant un d'initiation, cherche à produire «un nouveau petit Québécois, pluraliste, expert en relations interreligieuses et critique envers toutes les croyances». De plus, selon ses dires, le programme imposerait une «dictature du relativisme» qui «risque de rendre encore plus difficile la transmission de notre héritage religieux». Pourtant, le programme comporte de nombreux outils d'apprentissage visant à ce que les questions éthiques et religieuses soient abordées avec méthode et rigueur.

Face à ses locuteurs, le cardinal affirme qu'en mettant fin à des enseignements confessionnels dans les écoles publiques, le nouveau programme met en péril l'héritage religieux du Québec. Pourtant, les finalités poursuivies par ce nouveau cours auprès de tous les élèves de toutes convictions, du secteur privé comme du secteur public, vont tout à fait dans le sens de plusieurs valeurs qui ont été chères à la société québécoise au fil du temps et qui ont largement été diffusées par des groupes religieux. De plus, la prépondérance accordée au patrimoine religieux québécois dans le volet culture religieuse — avec au premier chef le catholicisme et le protestantisme — constitue une orientation qui met en valeur des éléments clés de notre culture. Le cardinal n'en fait aucunement mention.

Enfin, dans son discours, Mgr Ouellet avoue candidement que «l'État tout-puissant» ne paraît «pas craindre l'influence de l'Église» et qu'il «impose donc sa loi sans conditionnements supérieurs». Il importe ici de rappeler qu'en raison des enjeux en présence dans ce projet de société, l'État n'a rien ménagé pour qu'aujourd'hui, des individus et de nombreux groupes d'intérêt puissent influencer la rédaction du programme.

Dans l'histoire du Québec, jamais un programme d'études n'aura fait l'objet d'autant d'attention lors du processus d'élaboration. Un comité de coordination, des experts-conseil, quinze rédacteurs, plus de quarante enseignantes et enseignants et dix-huit experts universitaires ont participé de près aux travaux. De plus, ce processus a bénéficié du concours de huit écoles expérimentales et de l'avis du Comité sur les affaires religieuses, qui a lui-même consulté des représentants des groupes religieux au Québec — dont l'Assemblée des évêques catholiques du Québec. L'élaboration du programme a aussi tenu compte des données d'une vaste consultation menée auprès des grands partenaires éducatifs du ministère, dont la Fédération des comités de parents du Québec.

Le choix du Québec en matière de formation, en éthique et en culture religieuse, constitue une voie prometteuse. Elle est d'ailleurs saluée par plusieurs experts dans le monde et par de nombreux croyants préoccupés par les questions concernant l'identité culturelle et le vivre-ensemble. Le Québec peut en être fier. Si le cardinal ne partage pas ce choix, ses fonctions exigeraient toutefois — tout comme le font ses collègues — qu'il prenne du recul face à la réalité québécoise et qu'il fasse preuve d'un minimum d'objectivité.

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