La Joute doit rester à Hochelaga

Je suis un fils d'Hochelaga. Ce n'est pas sans amusement que j'ai lu la lettre réclamant la relocalisation (sic) de La Joute. Les perles y abondent grâce, entre autres, à une manipulation maladroite du vocabulaire. Art public, vraiment? Oui, mais quel public? Il semble qu'aux yeux des signataires, les paumés des quartiers Hochelaga et Maisonneuve n'en fassent pas partie ou, enfin, pas suffisamment. Ils évoquent l'indifférence des autorités responsables de l'installation de la sculpture et de son entretien pour en priver un quartier déjà suffisamment snobé par nos pâles élites, politiques comme culturelles. Je ne suis pas paysagiste mais la vacuité du bassin et la proéminence (sic) des socles, dénoncées par notre crème signataire, ne découlent-elles pas, c'est le cas de le dire, d'un même problème, c'est-à-dire... l'absence d'eau? Quoi, on ne retrouve plus le robinet? Doit-on punir un quartier pour l'incompétence de gestionnaires indifférents à son sort?

Le Quartier international mijote son coup depuis deux ans? Et alors? Des technocrates acoquinés, tenant ce rapt pour acquis et tablant sur l'ignorance et l'indifférence du bon peuple, ont mis la charrue devant leurs vénérables boeufs. Même au chapitre de l'accessibilité, les signataires se couvrent de ridicule: une oeuvre installée aux portes d'une bouche de métro serait difficile d'accès? Plus difficile encore qu'une aire quadrillée de passages souterrains destinés à l'éviter? Peut-être cette attitude reflète-t-elle plutôt les réticences que ces bonnes gens ressentent à l'idée de payer une visite à la plèbe. Devrait-on aussi déménager Le Petit Baigneur, de Laliberté, qui orne le bain Morgan? La place Roy, si conviviale, où les petites gens du Plateau pourraient s'asseoir confortablement pour l'admirer, ferait l'affaire. Le CCA devrait peut-être trouver un emplacement à ses côtés pour accueillir le trop magnifique Stade phallolympique? Outremont fera-t-il une place au Biodôme? Pour faire changement, la faune chérie sera finalement entourée de citadins qui, à l'instar de pingouins et de lynx domestiqués, mangent à leur faim du début à la fin du mois, pas vrai?

De cet apparent souci d'accessibilité à l'oeuvre transpire une goujaterie typique des parvenus: l'oeuvre d'art ne sert plus à enrichir, à éclairer le quotidien de l'homme mais à dorer davantage le blason d'une caste.

D'ailleurs, point d'orgue en harmonie avec le départ de l'artiste, pourquoi ne pas installer l'oeuvre sur le parvis d'une église?

Je passe sur le terme «mécènes». Fidèles à notre tradition de nouveaux riches, nul doute que ces généreux donateurs n'ont bénéficié à l'époque d'aucune compensation d'ordre fiscal, n'est-ce pas?

Finalement, la cerise sur le parfait demeure: «Le centre-ville de Montréal [...] appartient à tous les Montréalais.» Et Hochelaga-Maisonneuve, non?

S'agirait-il de l'un de ces quartiers honteux, indignes d'accueillir l'oeuvre d'un géant, pardonnez l'ampoule? Et ce legs de Riopelle comprend-il le pillage d'un quartier défavorisé au profit d'un autre déjà immensément riche?

La vérité est peut-être inélégante mais semble être la suivante: une clique de favorisés lève le nez sur un quartier à ses yeux indigne d'accueillir une oeuvre d'art, arrondissement qu'elle hésite à visiter de peur de salir ses chaussures. Cette clique juge qu'aucun site dans le quartier ne pourrait accueillir la fontaine, ni le parc Morgan, ni le marché Maisonneuve, ni le Jardin botanique, ni le parc Maisonneuve, ni la Maison de la culture, ni la caserne de l'organisme culturel Espaces Émergents, en construction. Et cette clique ne ratera pas l'occasion de déposséder les démunis pour égayer ses sessions de lèche-vitrine au centre-ville.