Intervention russe en Géorgie: les messages de la Russie

Alors que les autorités géorgiennes tentaient de reprendre le contrôle de leur territoire sécessionniste d'Ossétie du Sud, les combats ont vite dégénéré en un conflit opposant la Géorgie à son puissant voisin russe. Le présent article présente d'abord les motifs pour lesquels la Russie est intervenue dans cette région qui ne possède pratiquement aucune ressource et qui représente peu d'intérêt stratégique. Nous tenterons par la suite de décoder les principaux messages que recèlent les actions et l'attitude des autorités russes.

Petit territoire de Géorgie, ayant disposé d'un statut d'autonomie à l'époque soviétique, l'Ossétie du Sud a fait sécession au début des années 1990. Un simple cessez-le-feu, renforcé par une opération de maintien de la paix de la Communauté des États indépendants (CEI), maintenait un calme relatif dans la région depuis juin 1992. C'est le statut final de la région qui constitue la principale pierre d'achoppement dans les négociations entre les parties conflictuelles: les revendications ossètes d'une pleine indépendance sont incompatibles avec le statut d'autonomie à l'intérieur d'une Géorgie réunifiée offert par le gouvernement géorgien. Aucun État, ni même la Russie, n'a cependant reconnu l'indépendance de l'Ossétie du Sud.

Les sources de la crise actuelle

Les tensions entre la Russie et la Géorgie existent depuis la dissolution de l'Union soviétique, en 1991. Depuis la Révolution des roses, en 2003, en Géorgie, qui a porté au pouvoir Mikheil Saakasvili, un dirigeant réformiste pro-occidental, on assiste toutefois à des crises plus fréquentes et plus aiguës, culminant dans la crise des derniers jours. De toute évidence, c'est surtout l'orientation politique de la Géorgie qui pose problème à la Russie. Déjà à l'époque du président précédent, Édouard Chevardnadzé, la Géorgie affichait une orientation pro-occidentale dans l'espoir qu'un soutien américain permette à la Géorgie de restaurer son intégrité territoriale. En diplomate expérimenté, Chevardnadzé a habilement su ménager les craintes de Moscou. L'équipe dirigeante plus radicale ayant pris le pouvoir à la suite de la Révolution des roses à l'automne 2003 n'a fait qu'accentuer l'orientation politique pro-occidentale de Tbilissi en promouvant notamment l'adhésion de la Géorgie à l'OTAN. La Géorgie est également devenue un important allié des États-Unis dans la guerre au terrorisme international.

Au-delà de ce contexte de tensions, il existe une cause plus immédiate au conflit russo-géorgien: la reconnaissance de l'indépendance du Kosovo. Depuis des mois, voire des années, la Russie avait averti que la résolution du statut politique du Kosovo devrait satisfaire les autorités serbes sous peine de déstabilisation de l'ordre international. Lorsque le Kosovo a déclaré unilatéralement son indépendance, en février 2008, et que la plupart des États occidentaux ont reconnu cette indépendance, Moscou a clairement annoncé qu'il s'agissait d'un précédent qui pourrait avoir des effets dans d'autres régions sécessionnistes d'Europe, notamment au Caucase. Le conflit d'Ossétie du Sud était attendu. La tentative avortée de la Géorgie de reprendre son territoire rebelle a simplement été le prétexte de l'intervention russe. Moscou est passé de la parole aux actes.

Les messages envoyés par Moscou

Il est trop tôt pour dresser un bilan des opérations armées des derniers jours. Pour plusieurs observateurs, la réponse russe est clairement disproportionnée au défi posé par la Géorgie. Après tout, l'opération géorgienne en Ossétie du Sud tentait officiellement de «restaurer l'ordre constitutionnel». Ironiquement, il s'agit de la même justification que celle employée par Moscou lors de sa première intervention en Tchétchénie, en 1994-1996. La Russie intervient donc dans les affaires internes d'un pays souverain, même si cette intervention se fait au nom de la protection d'une population en danger — une autre justification utilisée, par l'OTAN cette fois, lorsque cette dernière a bombardé la République fédérale de Yougoslavie en 1999, pour protéger la population albanaise du Kosovo.

Nonobstant ces analogies, il est clair que Moscou, par son intervention au Caucase, cherchait avant tout à envoyer quelques messages adressés à des audiences variées. À la communauté internationale en général et aux États-Unis en particulier, Moscou indique que la Russie est une puissance militaire crédible. Depuis l'indépendance de la Russie, en 1991, ses forces armées avaient subi une série de catastrophes, qu'on pense au naufrage du sous-marin Koursk ou à l'enlisement de l'armé russe en Tchétchénie. En intervenant en Géorgie, Moscou montre aujourd'hui que le recouvrement de sa puissance, annoncé depuis quelques années, est une réalité concrète. La Russie a réalisé, avec grande efficacité, une opération armée en dehors de son territoire. Elle montre également qu'elle peut défaire une armée nationale entraînée par les États-Unis. Même si l'entraînement fourni par Washington était en principe limité aux opérations antiterroristes, il s'agit d'un symbole important pour l'ego russe. Depuis l'implosion de l'URSS, Moscou avait subi une série de rebuffades internationale, allant de l'élargissement de l'OTAN à répétition à la guerre d'Irak et aux révolutions de couleurs chez d'anciennes républiques soviétiques — Ukraine, Géorgie — en passant par les frappes militaires contre l'ex-Yougoslavie. Chaque fois, Washington a procédé malgré l'opposition de Moscou, exposant son extrême faiblesse, au point où plusieurs questionnaient la capacité même de la Russie d'agir sur la scène internationale. Viennent s'ajouter l'imposition du bouclier antimissile à l'automne 2007, dont certaines composantes essentielles se situent en République tchèque et en Pologne, soit d'anciens satellites de Moscou, et la perspective d'un nouvel élargissement de l'OTAN en Ukraine ou en Géorgie. Moscou a annoncé que ces gestes visant à modifier l'équilibre stratégique auraient des conséquences. Elle vient de le prouver.

Un second message vise les pays issus de l'URSS. La mise en garde vise à limiter leur rapprochement trop marqué avec les États occidentaux. Depuis quelques années, Moscou utilisait différents moyens de pression lorsque ses satellites cherchaient trop d'autonomie par rapport à Moscou. Parmi ces leviers figuraient notamment l'arme efficace des hydrocarbures — Moscou a maintes fois suspendu l'approvisionnement ou augmenté les prix de façon radicale — et l'agitation de mouvements sécessionnistes en Géorgie ou en Moldova. Désormais, la menace d'une intervention militaire directe s'ajoute au spectre des possibilités. Le message consiste à dire que devenir un partenaire stratégique des États-Unis ne procure pas la sécurité.

Enfin, par ses choix de poursuivre les frappes dans le territoire géorgien au-delà de l'Ossétie du Sud, d'ignorer les critiques internationales et de suspendre ses opérations militaires uniquement après avoir atteint ses objectifs, la Russie a également démontré sa capacité d'agir unilatéralement et d'aller aussi loin qu'elle le désire. Du coup, cela a illustré l'incapacité de la communauté internationale, y compris l'OTAN, d'intervenir efficacement contre la Russie et renforcé le sentiment de la puissance russe retrouvée sur le plan régional.

À la lumière de ces messages forts, indiquant le retour d'une Russie puissante et en contrôle de son «étranger proche» sur la scène internationale, la réaction immédiate et draconienne de la Russie à l'opération géorgienne en Ossétie du Sud paraît nettement moins spontanée et irréfléchie.