Les pensionnats indiens et la troisième solitude

En lisant les réactions aux excuses du gouvernement canadien envers les autochtones pour les «pensionnats indiens», on se rend compte qu'il y a vraiment une troisième solitude dans ce pays et que beaucoup de gens de la société dominante n'ont aucune idée de l'ampleur de la tragédie qui a frappé les autochtones au Canada (y compris au Québec). En peu de mots, je vais essayer de raconter un peu de l'expérience que j'ai vécue au cours des vingt dernières années passées en milieu autochtone, dans le Nord canadien.

J'ai été plutôt impliqué dans les questions juridiques que soulevaient ces pensionnats et j'ai rencontré plusieurs survivants de ces écoles. J'ai aussi eu connaissance de documents datant de la fin du XIXe siècle, mais aussi d'autres aussi récents que le milieu du XXe siècle et qui énoncent clairement la politique d'éradication des cultures autochtones au Canada par les gouvernements successifs.

Les survivants m'ont parlé de sévices physiques terribles et généralisés ainsi que de sévices sexuels très sérieux; mais plusieurs d'entre eux étaient des enfants lorsque ça s'est produit et ne se souvenaient pas de l'identité exacte de l'agresseur. Une enquête fut instituée par le gouvernement des Territoires du Nord-Ouest, et le rapport produit en 1994 par Katherine Peterson affirme notamment (ma traduction de l'anglais): «Les élèves affirment avoir été frappés à répétition dans la figure, dans le dos, sur les épaules, sur l'arrière de la tête et les fesses. Une enfant se souvient avoir été soulevée de sa chaise par les cheveux. De plus, en lisant des dépositions faites à la GRC, j'ai constaté qu'un enfant se plaignait de voies de fait alors, car il a été placé dans un mélangeur à pain automatique et y a été laissé assez longtemps. Il a souffert d'ecchymoses et de lésions à la suite de ce traitement. Une autre déposition à la GRC mentionne un étudiant qui a été jeté par la fenêtre, hors de la salle de classe.» Le rapport parle aussi abondamment de sévices sexuels, émotionnels et d'assimilation culturelle.

Il est vrai qu'il y a eu des expériences plus positives et que certains parlent avec enthousiasme de ce qu'ils y ont appris. Par exemple, un interprète judiciaire au Nunavut m'a parlé de son éducation qui lui avait permis d'apprendre l'anglais, de devenir interprète et de connaître le fonctionnement de la société dominante. Malheureusement, il fut accusé d'agression sexuelle sur un enfant quelques mois plus tard: l'autre aspect plus sombre de l'école avait refait surface, l'aspect noir des abus et de l'acculturation. En fait, à travers leurs souffrances, cauchemars et leur terreur, ils ont payé le prix fort pour cette «éducation».

Souvent, on me racontait qu'ils avaient été littéralement enlevés de leur village par la police ou l'agent des Indiens et qu'ils partaient en avion alors que leurs parents ne savaient pas où ils s'en allaient. Certains ne savaient même pas qu'ils avaient été «pris» pour aller à l'école.

Personne ne s'assurait même que les parents comprenaient bien ce qui était en train de se passer; on leur racontait tout cela en anglais, une langue qu'ils ne comprenaient pas. À cette époque, la plupart des adultes ne parlaient que l'inuktitut, leur propre langue.

On en parle peu, mais un nombre anormalement élevé d'enfants sont morts dans les pensionnats sans que les parents soient toujours avertis et l'on ne sait toujours pas où la plupart de ces enfants sont enterrés — plusieurs estiment qu'ils sont dans des fosses communes près des écoles. On peut donc, en ayant un peu d'empathie, comprendre facilement la détresse de ces gens à qui on a volé leurs enfants. On peut saisir aussi détresse de ces petits que l'on a soumis à un d'horribles traitements après les avoir arrachés à leurs parents, famille et communauté et à qui l'on interdisait, sous peine de sévices, de parler la seule langue qu'ils connaissaient.

Techniquement, en langage juridique, on parle d'un cas très clair d'ethnocide, c'est-à-dire (ma traduction): «Quand un groupe ethnique peut étendre son hégémonie ethnique sur d'autres groupes plus faibles, alors on peut dire sans se tromper qu'il s'agit d'une violation des droits culturels. Dans des cas extrêmes, on a qualifié cette situation de "génocide culturel", mais il n'y a aucune référence à ce propos dans la Convention sur le génocide ou dans d'autres documents juridiques portant sur les droits de la personne. En général, on nomme ce processus ethnocide, et cela arrive un peu partout dans le monde. [...] Aujourd'hui, le concept d'ethnocide est généralement accepté pour définir un processus de destruction culturelle délibéré même si ce concept n'a pas encore été intégré dans un instrument juridique international.» (Rodolfo Stavenhagen, Cultural Rights: A Social Science Perspective, Cultural Rights and Wrongs, 1998).

Cette politique n'a pas réussi (elle était probablement vouée à l'échec de toute façon), mais ses résultats sont terriblement dévastateurs pour ceux qui en ont été affectés. [...] Cette politique visait tous les autochtones du Canada, qu'ils aient déménagé ou aient été chassés de leurs territoires traditionnels ou pas. Il est parfaitement vrai que certains étaient fortement métissés à cause des contacts avec les gens d'ascendance européenne, mais l'impact demeure le même, car ils vivaient alors leur identité autochtone, dans un milieu et une culture autochtones.

Cet échec est d'autant plus néfaste que l'on se retrouve avec des peuples qui souffrent collectivement de stress post-traumatique. Il est établi que les victimes d'ethnocide perdent souvent tout espoir et même leur mémoire d'événements passés est altérée. Ils ont, d'une part, désappris à vivre selon leur culture mais, d'autre part, ils ne s'adaptent pas à la nouvelle culture dominante. Ils recourent souvent à la violence, qu'ils ont connue à l'école, pour résoudre leurs problèmes personnels, familiaux et sociaux. Ils abusent de substances intoxicantes, comme l'alcool et les drogues, pour apaiser leur mal. Leurs enfants, qui ne sont même pas allés dans les pensionnats, deviennent eux aussi des victimes des pensionnats — on dirait dommages collatéraux en jargon militaire — et le cycle de violence se perpétue de génération en génération.

Le désastre est donc énorme. Les excuses ont beau mettre un peu de baume sur les plaies, de même que les indemnisations financières, les victimes ne guériront jamais si, en plus, on ne les traite pas avec respect et si, collectivement, elles ne recouvrent pas le droit de se gouverner elles-mêmes, selon leurs propres cultures et traditions.

Il se peut que ces gens ne retrouvent jamais leur langue, car l'anglais devient tellement dominant dans le monde qu'ils peuvent décider que l'effort n'en vaut pas la chandelle, mais c'est une décision qu'ils doivent prendre eux-mêmes. Notre rôle devrait être de les accompagner dans leurs démarches et de les encourager à se gouverner eux-mêmes.

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