L'univers religieux des Québécois, déficit culturel et besoin spirituel

On a dit de saint Benoît qu'il avait rêvé d'une communauté nouvelle alors que tout s'écroulait autour de lui. Est-ce qu'il ne nous arrive pas à nous aussi, quatorze siècles plus tard et sous d'autres cieux, de ressentir une sorte d'effondrement quand nous contemplons l'univers religieux des Québécois? Tout le débat sur la confessionnalité scolaire, avec les suites que nous connaissons maintenant, a mis en relief la diversité des attentes morales et religieuses en même temps que la fin de l'unanimité religieuse. Plusieurs ont conclu rapidement et sans nuance aucune qu'il fallait «moins de religion» à l'école publique et dans la société civile en général.

On voulait en voir moins, tout de suite, parce qu'il fallait en faire disparaître toute expression dans la vie publique le plus tôt possible. Ce qui est en train de se passer dans le réseau québécois de l'éducation, par rapport à l'enseignement de l'éthique et de la culture religieuse, est symptomatique d'un important déficit culturel par rapport à l'univers moral et religieux.

Il est évident que nous observons un repli du christianisme. Le recul est assez important pour nous porter à penser que la mémoire religieuse pourrait être menacée s'il ne subsistait pas des lieux comme les monastères, les communautés nouvelles et certains réseaux de chrétiens particulièrement soucieux d'inscrire la foi dans la culture et la société, que ce soit par le rayonnement spirituel ou l'engagement social.

Selon certains, la quête de sens portée par les religions et diffusée notamment par la Bible et le message évangélique, la recherche de repères pour vivre en société en faisant appel à ce qui a été transmis, tout cela serait à oublier parce qu'il y aurait mieux à faire. Pourquoi s'intéresser aux questions de sens et aux expressions de la foi quand on est entré, comme nous le sommes, dans «l'économie du savoir» et dans la logique d'intégration à la nouvelle économie mondiale à partir de l'université jusqu'à l'école primaire? Fascinés par le discours de la performance, on ne se rend pas compte à quel point un immense déficit est en train de se creuser.

Ce déficit est anthropologique et culturel au sens le plus fort des termes. La société québécoise ne peut plus être définie comme société religieuse: cela est évident. Elle doit certainement se penser autrement, mais quelle sera la fonction de la mémoire religieuse et comment la religion va-t-elle participer désormais à l'identité collective?

Un certain ressentiment à l'égard du christianisme, et spécialement du catholicisme québécois, est assez largement répandu, à cause du pouvoir exercé par l'Église à une autre époque. Ce ressentiment se fonde sur une image stéréotypée du passé. À l'opposé, on trouve chez nombre de croyants une nostalgie du catholicisme d'hier. Il se fonde sur une image idéalisée et monolithique du même passé. On oublie facilement que, même hier, le catholicisme était pluriel. Mais on assiste aujourd'hui à un déclin marqué de l'institution religieuse. Ce qui devrait nous inquiéter, c'est moins cet effondrement de la religion instituée que la perte des repères anthropologiques et sociaux qui ont été portés par l'Église.

Pourtant, le fait d'avoir l'un des plus bas taux de natalité et l'un des plus hauts taux de suicide au monde nous dit quelque chose sur notre difficulté à transmettre du sens. Malgré les critiques de la religion, et du catholicisme en particulier, le besoin spirituel se manifeste plus que jamais chez nos contemporains.

Par contre, ce que la société narcissique nous propose comme seul horizon, y compris dans le domaine spirituel et religieux, c'est le repli sur un accomplissement personnel étroit, refermé sur lui-même. Il y a quelques semaines, dans une galerie d'art de la rue Saint-Joseph à Québec, une exposition présentée par des étudiants à la maîtrise en arts visuels abordait précisément ce thème. Intitulée «Sacré cerveau», l'installation provocatrice des deux jeunes artistes visait à critiquer une tendance actuelle «où l'exploration de la spiritualité dans son sens large semble vouloir basculer dans un narcissisme exacerbé et dans une indifférence face aux questionnements fondamentaux qui touchent à la vie et à la mort de l'homme».

Comme croyants dépositaires du message évangélique, nous ne pouvons nous accommoder d'une privatisation de la religion et d'un simple repli sur l'accomplissement individuel, même lorsqu'il prend des teintes spirituelles.

Nous sommes porteurs d'un héritage spirituel qu'il nous faut d'abord réassumer personnellement, en relation l'un avec l'autre, et qu'il nous faut réapprendre à transmettre de l'un à l'autre. Il est difficile de nier le recul du christianisme même si on peut trouver ici et là une belle vitalité remplie de promesses. Le diagnostic le plus pessimiste montre que l'initiative de la pensée intellectuelle forte se trouve bien plus souvent en dehors du christianisme qu'à l'intérieur en raison du silence des intellectuels croyants, que la vieille structure doctrinale-disciplinaire se défait, que la mission s'essouffle.

Même ce qu'on appelle le «retour du religieux» et le nouvel intérêt pour le spirituel viennent plutôt contester la religion chrétienne sur son propre terrain. Il y a quelque chose qui meurt dans le christianisme. Mais il y a aussi quelque chose qui s'annonce. Maurice Bellet écrit à ce sujet: «Quelque chose meurt: et nous ne savons pas jusqu'où cette mort descend en nous. [É] Mais c'est comme si nous étions sur la ligne de départ, à l'orée d'un nouvel âge d'humanité. Pour le pire? Pour le meilleur? Nous ne savons pas; mais c'est largement entre nos mains ».

Oui, le message évangélique est largement entre nos mains. Bien sûr, l'Évangile possède sa force propre et il est profondément enraciné dans la mémoire de l'Occident comme une composante de la culture, mais il se trouve aussi déposé entre nos mains. Il y a une confiance à retrouver en nous comme croyants, afin de reprendre la parole, nous resituer dans le débat public. Au Québec, la foi pourtant solide de plusieurs personnes, notamment chez les intellectuels et les décideurs, relève du «secret bien gardé» comme l'écrivait Guy Lapointe récemment. Retrouver confiance en notre héritage croyant et dans notre propre foi, cela se fait aussi avec une bonne dose d'humilité, en assumant notre passé pas toujours agréable à regarder, tout en prenant notre place malgré les préjugés à notre égard. Il nous faut éviter, en retournant à nos sources, de nous «blinder contre le monde».

Au contraire, rien ne doit nous laisser indifférents dans les vastes domaines qui sollicitent l'homme moderne et tout doit nous servir à réinterroger nos sources, à réinterpréter nos expressions croyantes à la lumière d'une nouvelle situation culturelle et sociale. Les dynamiques d'individualisation qui sont à l'oeuvre, accentuant «le mouvement de dissolution de la mémoire collective dans le libre jeu de la reconnaissance subjective», ne feront pas disparaître le fait que «le sens est collectif ; il est ce qui est à promouvoir ensemble comme à partager entre nous».