L'irresponsabilité meurtrière

Le Kenya traverse une crise violente et affreuse. Le dénouement des élections qui ont eu lieu le 27 décembre est toujours inconnu, mais on sait déjà qu'il faudra aux Kényans des années pour s'en guérir. Et pour ceux qui ont été tués, blessés, pour les dizaines de femmes violées et les enfants dont on a brûlé les maisons, la vie ne sera plus jamais la même.

Même pour quelqu'un comme moi qui ne suis pas experte en politique kényane, il est clair que la responsabilité — ou l'irresponsabilité — pour ces horreurs revient aux politiciens. L'histoire, j'espère, montrera bien que cette crise du Kenya est la preuve indéniable que les Africains ne sont pas, par définition, des peuples meurtriers qui ont l'instinct de s'entre-tuer pour des raisons ethniques ou tribales. Ils sont malheureusement dirigés par des politiciens qui, plutôt que de gouverner, se soucient de pouvoir et de richesses personnelles, et n'ont pas honte à attiser la violence pour ces fins.

Ce pays d'Afrique est généralement cité en exemple, avec une croissance économique autour de 6 % par année, une industrie d'exportation compétitive, un tourisme dynamique, une agriculture productive et moderne. Grâce à ceci et à une stabilité politique relative, le Kenya possède une classe moyenne qui, comme dans nos pays, se compose de gens travaillants, éduqués. Ils travaillent fort, sont des consommateurs avides, envoient leurs enfants dans de bonnes écoles, font attention à leur santé. Dans les campagnes du Kenya, on trouve presque partout des routes bien bitumées, un poste de police propre, l'électricité accessible pour tous, et une école publique. Pour avoir tourné un peu en Afrique, je sais dire combien un réel développement existe ici, plus que dans la majorité des pays du continent.

Malgré tout, il existe bien sûr une classe pauvre, très pauvre et qui se sent exclue. Rassemblés dans des bidonvilles, en marge d'une société qui avance, et inoccupés, les jeunes de cette classe se laissent manipuler plus aisément. Leur colère trouve, dans la présente crise, une dangereuse échappatoire.

«Nous sommes Kényans»

Jusqu'à il y a sept jours, on ne savait pas de quelle tribu les gens étaient. Peut-être, entre eux, les Kényans le savaient-ils? Mais ceci n'était pas un facteur important dans les interactions sociales. Même avec la campagne électorale et ses quelques références tribales, on ne pouvait pas dire, car les gens n'ont pas voté nécessairement pour le candidat de leur tribu. Innocente, qui travaille avec moi, est Luo (je le sais depuis hier). C'est la tribu du candidat d'opposition, Odimba. Elle a voté pour le sortant, Kibaky, car elle disait ne pas faire confiance à un nouveau président et vouloir miser sur celui qui avait permis au pays de croître de façon phénoménale dans les années passées.

Joseph, un autre collègue, est Kykuyu. C'est la tribu du président sortant. Joseph est aussi le chef de la cellule de sécurité communautaire de son village, situé à 12 km à l'ouest de Nairobi. Ce matin, il m'a dit avec tristesse que ses enfants, qui ont grandi en se disant kényans avant tout, parlent maintenant en termes de tribu. Joseph passe des nuits blanches ces jours-ci, car il protège les populations non-Kykuyu de son village. En effet, avec les troubles que connaît le pays, des groupes de jeunes armés de machettes patrouillent la nuit à la recherche de leurs anciens voisins qui, disent-ils, doivent quitter le village. Joseph rencontre les anciens, tient des réunions avec tous les groupes pour les persuader de ne pas tomber dans ce piège que leur tendent les politiques. Surtout, Joseph accueille chez lui tous ceux qui se sentent menacés — et risque sa propre vie. Il espère que sa réputation d'homme honnête et sage le protégera. Il m'a dit ce matin: «J'ai honte de vous parler comme ceci, vous qui n'êtes pas africaine. Mais sachez que nos politiciens nous connaissent mal. Nous sommes Kényans, nous voulons avancer. Nous ne sommes pas intéressés par ces histoires.»

Le Kenya ne doit pas devenir un autre Congo, un autre Rwanda. Les Kényans comme Joseph, qui sont la très grande majorité, doivent triompher. Les irresponsables doivent rendre des comptes et agir comme des hommes d'État en trouvant une solution politique mais aussi en agissant rapidement pour améliorer le sort de ceux qui se sentent exclus. C'est urgent, car chaque jour laisse son lot de blessures qui seront difficiles à guérir et porte atteinte à la crédibilité des institutions de ce pays.

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