Ressentir le monde comme un électron

Récemment, ChapGPT suscite un bouillonnant débat. Si cet outil dérange autant, c’est qu’il simule si bien le langage naturel qu’il arrive à faire douter de l’origine automatisée du texte. La machine serait ainsi devenue assez intelligente pour passer le célèbre test de Turing. Or, encore faudrait-il s’entendre sur ce que veut dire « intelligence ». L’évolution de la traduction automatique (TA) jette ici un éclairage intéressant sur la question.

La recherche d’un système TA est née du besoin pour les Alliés, durant la Seconde Guerre mondiale, de traduire les messages des Allemands. C’étaient les balbutiements de l’informatique appliquée aux langues humaines, de la recherche d’une IA capable de « comprendre » notre langage. Les résultats ont été longtemps pitoyables alors que, ces dernières années, les systèmes TA affichent parfois des performances étonnantes. Or, leur précision croissante n’est due en fait qu’à l’explosion de contenus prétraduits disponibles sur le Web et à la répétitivité de nos comportements linguistiques. Ces outils ne sont de fait que des calculateurs régurgitant les traductions les plus « probables ». Il n’y a là aucune intelligence « sensible ».

Au début de ma carrière de langagier, mon mentor, me voyant peiner sur un texte technique, m’avait sommé : « Pour traduire un texte en électricité, tu dois ressentir le monde comme un électron. »

Ce conseil un brin farfelu contenait une vérité profonde. À sa base, une langue naturelle, pour être comprise, doit être incarnée, c’est-à-dire vécue dans un corps. Même si on prend des termes aussi « logiques » que sont les prépositions « sur », « dans », « sous », etc., pour les comprendre, on fera spontanément appel à la proprioception, qui situe le corps dans l’espace. C’est ce lien « organique » entre soi et le monde qui leur donne un « sens ». L’intelligence est ainsi faite de résonance, de sympathie avec ce qui nous entoure.

Que comprend une machine quand elle génère l’énoncé « bleu du ciel » ? Rien, nada ! Elle ne fait que recracher des pixels à partir d’un code binaire « 01100010 01101100 ». Alors que pour l’humain, ce « bleu » a été ressenti au parc, sur une plage, dans un champ. Le sens du mot « bleu », bref, c’est le bleu vécu, sensoriellement, sensuellement.

La TA, tout comme ChapGPT, n’est qu’un colossal trompe-l’oeil, un trompe-l’oreille, etc. Ces outils sans peau, sans yeux, sans bouche, sans vie ne comprennent rien à notre langue. Parler de leur intelligence est un… non-sens.

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