Le combat des autres

Anaïs Barbeau-Lavalette se sera interrogée sur son droit, comme Blanche, de porter Chien blanc à l’écran. La question n’est pourtant pas de savoir si on a le droit de prendre part au combat des autres. On doit prendre part au combat contre l’injustice, car le combat contre l’injustice n’est jamais le combat des autres.

La question est plutôt de savoir comment s’y prendre, puisqu’on ne peut jouer tous le même rôle dans ce combat. En choisissant de porter à l’écran l’oeuvre de Romain Gary, Barbeau-Lavalette allait forcément devoir nous offrir des exemples à éviter. Il y a en effet dans cette histoire un homme et une femme de bonne volonté que révulse le sort des Noirs américains, mais qui n’ont qu’une idée superficielle de leur condition. Non seulement ils sont Blancs, mais ils sont riches et privilégiés. Ils vivent sur les collines de Beverly Hills, où le ghetto est hors de portée. Ils ont des domestiques noirs. On ne s’étonne pas qu’ils fassent de si mauvais choix quant à leur façon d’être utiles.

Si on avait voulu nous donner des exemples à suivre dans ce combat, il aurait fallu mettre de côté l’oeuvre de Romain Gary et les chercher ailleurs. Mais on aurait pu en trouver, tant chez les célébrités que chez les quidams.

Dans la foulée de l’assassinat de Martin Luther King, sur lequel s’ouvre Chien blanc, le président Johnson fut utile à la cause des Noirs en signant le Civil Rights Act malgré le risque que le Parti démocrate « perde le Sud ». Quelques années plus tard, le juge Albert Malouf fut utile à la cause des Autochtones en accordant aux Cris l’injonction qu’ils sollicitaient, malgré le risque énorme qu’il prenait que cela soit annulé en appel. On aurait pu aussi raconter l’histoire d’artistes connus ou, à l’autre bout du spectre, de modestes infirmières ou d’obscurs instituteurs, tout aussi blancs que Gary et Seberg et qui, sur scène ou dans le ghetto, couraient le « risque de l’amour », comme dit Gary à la fin du film. La différence, c’est qu’ils le faisaient de façon plus utile que les héros de Chien blanc.

Le film de Barbeau-Lavalette est tout à fait légitime, et peut-être sera-t-il utile dans le combat contre l’injustice malgré l’échec de l’action inefficace dont il fait la chronique. Après tout, un exemple à ne pas suivre peut aussi inciter à agir, mais autrement.

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