Anecdote ukrainienne

Ekatarina a suivi le cours Monde contemporain en 5e secondaire. Nous abordions le thème de l’immigration. J’en profitais pour expliquer le lien entre l’immigration et la loi 101. Par cynisme, je prenais toujours plaisir à être à contre-courant devant des adolescents épris de bilinguisme. Je donnais chaque année le même exemple : lorsque je suis interpellé dans la rue ou que je reçois un appel, je réponds uniquement en français. L’interlocuteur fait parfois un effort ou le dialogue est rompu. Beaucoup de mes élèves étaient offusqués de ce comportement.

Pendant une période de récupération, Ekatarina s’assure de l’absence d’élève dans le local, s’avance vers le bureau de l’enseignant et murmure : « Monsieur, mon beau-père, lui aussi, quand il va à l’église ukrainienne et qu’il est interpellé en russe, même s’il parle le russe, il répond uniquement en ukrainien, et le dialogue est rompu. Il est bien content. »

Ekatarina est arrivée en 2015, bien avant l’invasion de Poutine. Je lui demandai pourquoi elle parlait si bien le russe. Elle me répondit : « Même en Ukraine, les Russes apprennent difficilement la langue ukrainienne. Nous, les Ukrainiens, sommes obligés d’apprendre le russe, car l’économie ukrainienne est dominée par ceux qui parlent le russe, surtout dans les grands centres. Mon beau-père a dû parler le russe toute sa jeunesse. »

J’en profitai pour lui demander si son beau-père avait appris le français. Elle me répondit : « Actuellement, mon beau-père est en Alberta. Il a rejoint beaucoup de nouveaux Ukrainiens qui sont arrivés à Montréal. » Ekatarina avait bien assimilé les concepts liés à l’immigration dans le cours. Elle me dit tout bas : « Non, Monsieur, ce n’est pas de la régionalisation, mais de l’immigration interprovinciale. »

Ton beau-père, est-ce qu’il reviendra ? « Je ne sais pas, Monsieur. »

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