L’étincelle et la sentinelle

L’étincelle se désolait du fait que peu de gens autour d’elle semblaient s’intéresser au patrimoine culturel. On ignorait celui-ci parfois au point de l’abandonner jusqu’à ce qu’il s’écroule de lui-même, sur lui-même, dans l’indifférence générale. On avait même inventé l’expression « démolition par abandon » […].

L’étincelle avait l’habitude de briller. Elle détestait passer inaperçue. N’en pouvant plus de cette indifférence générale qui la chagrinait, elle décida de faire une action exemplaire pour alerter les bonnes gens. Leur faire peur juste assez pour qu’elles se réveillent enfin et prennent conscience de toutes les beautés menacées qui les entourent. Faire un coup d’éclat, pourquoi pas ? Elle se prit alors pour un éclair dans un ciel bleu.

Reprenant doucement le travail après les deux brèves semaines de vacances de la construction, trêve pendant laquelle les travaux d’agrandissement du théâtre du Nouveau Monde avaient été suspendus, elle vit ladite reprise comme un moment des plus propices pour accomplir le projet qui l’allumait.

Un bref instant de distraction des surveillants lui fournit l’occasion qu’elle attendait. Dans une certaine indifférence, l’étincelle silencieuse, camouflée et ignorée, sauta par terre et s’insinua dans un interstice du plancher.

Le théâtre somnolait encore, son rêve encore enlacé entre les branches de la rivière Ôta où il avait passé la soirée et une partie de la nuit à répéter, à travailler, à se préparer. Heureusement, la sentinelle veillait. Réveillée par l’odeur de la fumée qui essayait de s’infiltrer pernicieusement dans le théâtre, elle se mit aussitôt au garde-à-vous et alerta les fantômes qui hantent le TNM depuis plusieurs décennies. L’oreille fine, l’oeil clair et l’odorat sensible, les fantômes se liguèrent aussitôt derrière la sentinelle, pour faire obstacle à l’étincelle.

« C’est bien que tu nous réveilles, dit la sentinelle à l’étincelle, mais là, tu vas trop loin. Recule. » « Fiou, dit la sentinelle, j’ai eu la frousse de ma vie. » Nous aussi. Le TNM a eu chaud. Nous aussi.

Il suffit parfois d’une étincelle pour nous ravir ce qu’on possède de plus cher. Celle-ci a bien failli embraser ce théâtre exceptionnel, joyau de notre culture. Soyons vigilants devant la précarité de notre patrimoine et de nos plus belles institutions culturelles […].

Protégeons bien notre patrimoine. Il est fragile. Prenons soin de nos institutions culturelles. Elles sont fragiles. La sentinelle et les fantômes du théâtre pourraient bien ne pas se réveiller à temps. Car il suffit parfois d’une étincelle.

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