Du pain, des jeux et des «wannabes»

Chaque fois que j’entends des gens discourir longuement de leurs « programmes préférés » à la télévision et s’exciter le poil des jambes à propos du sort réservé à telle concurrente de téléréalité ou des mésaventures amoureuses d’un autre qui expose sa vie intime au petit écran, je me dis toujours, immanquablement : « On ne fera jamais de pays avec c’te monde-là ».

Du pain et des jeux, vous dites ? Certainement. Ajoutez à cela des vedettes, des célébrités et d’innombrables wannabes. Voilà tout ce qu’il faut, aujourd’hui, pour assoupir et abrutir un peuple, le désintéresser de son propre avenir, voire de sa survie, tout en lui donnant faussement l’impression d’une vie entière, pleine et satisfaisante. Et en l’impliquant, en plus, dans un processus d’élimination des candidats, cela lui procure un sentiment d’appartenance, de communion transcendante, un semblant d’importance, de pouvoir direct, de réelle puissance, on ne peut plus éphémère.

En novembre dernier, entre autres exemples, près de deux millions de téléspectateurs au Québec ont regardé la finale de Chanteurs masqués, où s’affrontaient apparemment « les Inséparables, la Dinde noire et le Harfang des noces ». Euh, what the fuck.

Alors qu’on croyait la bêtise humaine à son comble, au zénith, à son paroxysme depuis longtemps, elle est en fait semblable à l’univers, en constante évolution, en parfaite et continuelle expansion. On pourra toujours y découvrir de nouvelles « planètes », des phénomènes repoussant sans cesse les limites de l’incroyable, de l’absurdité abrutissante, de l’extraordinairement désolant.

Pourquoi un peuple se soulèverait-il contre les inégalités et les injustices sociales s’il est bêtement occupé à voter pour sa « mascotte préférée » à la télé ? Pour quelles raisons des citoyens se présenteraient-ils aux urnes dans leur propre circonscription, alors qu’ils votent déjà pour le candidat ou le chanteur de leur choix à la télévision ? D’autant plus qu’ils ont certainement plus de chances de « gagner » ainsi, que dans la vraie réalité, notre mode de scrutin électoral actuel (que M. Legault avait pourtant promis de réformer) laissant tomber beaucoup de voix et de votes dans le processus.

Alors que les « vieux partis » politiques agonisent, que les forces de l’opposition se fragmentent et s’affaiblissent, que le gouvernement caquiste domine toujours dans les sondages, pourquoi parlerait-on alors de l’avenir de notre pays, de nationalisme, de l’indépendance du Québec, si le sentiment d’appartenance et de fierté d’une société est nourri, peut-être même comblé, en rassemblant tout simplement quelques millions de fidèles au poste… de télévision.

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