Le plus grand linguiste

Jean-Claude Corbeil était, après tout, le plus grand linguiste, qui, sans relâche, dans toutes ses actions, ses fonctions et ses préoccupations, s’est penché tendrement et avec la plus grande sollicitude au chevet du drame linguistique de ses compatriotes québécois.

Il avait cette connaissance intime, historique, lui, l’enfant de l’est de Montréal, du désœuvrement des Canadiens français, désœuvrement qui n’avait pas échappé à sa sensibilité d’observateur et de jeune homme n’ayant jamais intériorisé, pour l’accepter, l’infériorisation à laquelle on le destinait, lui comme ses contemporains.

Cet humaniste profond a mis toute la puissance de son intelligence au service d’une seule cause : la défense de la dignité et de l’identité vitale de son peuple malmené, incertain.

Ayant pris la mesure du naufrage annoncé, il s’est, avec d’autres géants de son époque, courageusement investi d’une mission collective qui semblait à l’époque déraisonnable, insensée.

Intellectuellement, il avait saisi comme aucun avant lui que la seule promesse d’espérance résidait dans le recours aux forces du nombre, de l’exemplarité du modèle de l’État, pour surmonter la fatalité qui attendait chaque Québécois qui, seul, n’avait aucune chance d’échapper au contexte nord-américain, appelé à effacer inexorablement le fait français en contexte minoritaire sous la suprématie anglo-saxonne.

Sa seule fierté, c’était de nous affranchir de notre honte collective, notre stigmate de vaincus.

Il nous a amenés patiemment et laborieusement à intérioriser l’idée que nous méritions d’être, de survivre. Comme tous les autres peuples normaux, peut-être trop paisibles.

Ainsi il s’est mis à la tâche ; si aujourd’hui nous pouvons depuis 50 ans travailler en français au Québec, c’est parce qu’il avait à l’époque conçu de grands chantiers terminologiques dans tous les secteurs d’activité en vue de garantir l’implantation du français alors superbement absent des usines, des manufactures et de tous les milieux de travail. À l’époque, seul le foreman parlait au boss. Il a par la suite cristallisé ces efforts de reconquête dans la Charte de la langue française (1977), ou loi 101, dont il a été un des principaux artisans.

Grâce à lui, une quantité innombrable de terminologues, de lexicographes, de langagiers et de francophiles ont œuvré et œuvrent encore fièrement à perpétuer notre projet commun de vivre en français en Amérique.

À cet éminent bâtisseur, collègue et ami, qui m’avait formé jadis avec une inénarrable bienveillance, j’offre mon amitié éternelle.

À voir en vidéo