Ma femme ne peut pas en prendre plus

François Legault dit que les médecins de famille doivent « contribuer davantage à l’effort collectif » en prenant plus de patients, en atteignant un « seuil acceptable » de 1000 patients.

En entendant ça, je me demande ce que ça voudra dire pour ma femme. Et j’ai peur, tout simplement, qu’elle ne puisse pas en prendre plus. Je ne dis pas qu’elle ne pourra pas prendre plus de patients. Car ça, elle le fait semaine après semaine. Elle en prend, davantage de patients. Non, je crains qu’elle n’ait plus la force d’entendre le gouvernement utiliser des arguments strictement comptables sans tenir compte de sa réalité à elle et de la réalité de nombreuses autres médecins de famille du Québec.

Je parle des jeunes femmes en début de carrière. Je parle de ma femme, elle aussi en début de carrière. Après un peu moins de trois ans de pratique, elle a quand même plus de 500 patients à sa charge. Je ne connais pas le chiffre exact, mais ça doit être autour de 550. Ce n’est pas beaucoup, diront certains. Elle est loin du « seuil acceptable », diront d’autres.

Non, car ma femme a une pratique mixte. En plus de son travail de médecin de famille, elle fait des suivis de grossesse (les femmes enceintes ne comptent pas dans ses patients inscrits) et elle assiste à de nombreux accouchements. Chaque semaine, elle fait une garde de 24 heures, lors de laquelle elle est souvent à l’hôpital pendant les 24 heures.

Donc, régulièrement, ma femme travaille 60 heures par semaine. Et elle devrait contribuer davantage… selon M. Legault, et selon la pléthore de chroniqueurs qui aiment bien utiliser les médecins comme boucs émissaires de tous les maux du système de santé aussi souvent que possible.

Je tiens à préciser qu’elle est maman de deux enfants en bas âge. Et ma femme n’est pas la seule jeune maman à être en début de pratique comme omnipraticienne. La grande majorité des diplômé(e)s en médecine familiale sont des femmes. En début de carrière, ces femmes doivent faire un minimum de 12 heures d’activités médicales particulières à l’hôpital ou en CHSLD par semaine.

Ma femme est une médecin d’exception. Elle est perfectionniste, elle est humaine, elle est dévouée. Elle n’est pas du genre à prescrire des antibios en cinq minutes pour rien ; elle fait de la pédagogie. Elle prend le temps qu’il faut pour gérer les dépressions, qui ont grimpé en nombre avec la pandémie. Elle ne fait pas de la médecine à la chaîne, afin de satisfaire une productivité « acceptable » pour des gestionnaires. Elle exerce une médecine humaine et rentable à long terme ; elle prend le temps qu’il faut.

Elle adore ce qu’elle fait.

Cependant, ces temps-ci, elle ne peut pas en prendre plus.

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