Et le gagnant est…

En ce qui me concerne, le seul gagnant de l’histoire Meng Wanzhou est le gouvernement américain ; les deux autres (Canada et Chine), des perdants.

Petit rappel : dans le cadre du dernier traité commercial entre le Canada, les États-Unis et le Mexique (ACEUM), qui prenait la suite de l’ALENA, les Américains ont voulu se donner un droit de regard sur les ententes que leurs deux partenaires pouvaient conclure avec des pays étrangers. À l’époque, le Canada avait entrepris des échanges préliminaires avec la Chine afin d’envisager la négociation d’un éventuel traité de libre-échange entre eux. Le tout était encore très embryonnaire et ne faisait pas l’affaire des Américains. Au même moment, on parlait de 5G, une technologie où Huawei était dominante, aucune entreprise américaine n’apparaissant comme une option valable. Pour les Américains, il était impensable que le Canada, en négociant un traité de libre-échange avec la Chine, s’affranchisse ne serait-ce que minimalement de la tutelle économique qu’ils exercent sur le Canada, et de plus intègre une technologie d’avenir (le 5G) qui ne soit pas le produit d’une entreprise américaine. Pour eux, c’était introduire le loup dans la bergerie.

Là-dessus, les autorités américaines ont obéi logiquement à leur intérêt national, ce qui est leur droit le plus strict. L’affaire Meng Wanzhou a été le déclencheur de la riposte américaine. On pense que l’instigateur en a été John Bolton, conseiller à la sécurité nationale américaine de Donald Trump (mars 2018-septembre 2019), un petit ratoureux que même Donald Trump a dû virer par la suite pour ses propos incendiaires. Trump a dit de lui que, s’il l’avait écouté, les États-Unis auraient déclenché deux ou trois guerres mondiales. Jean-François Lépine rappelait à RDI le 25 septembre (citant un reportage du Globe & Mail que je n’ai pas lu) que le gouvernement américain avait plusieurs fois auparavant tenté de faire extrader la dame en question lors de son passage dans divers pays (elle voyageait beaucoup). Tous les pays sollicités pour jouer le jeu auraient refusé d’embarquer là-dedans, sauf, bien sûr, le Canada. En clair, Bolton est allé à la pêche avec le Canada… et ç’a marché. Cela en dit gros sur l’incompétence du gouvernement canadien dans ce dossier. Bref, au terme de tout ça, les relations du Canada avec la Chine sont refroidies pour un bon bout de temps et Huawei, probablement sorti du décor. Place à une éventuelle entreprise américaine pour le déploiement de la 5G au Canada.

Là-dessus, les États-Unis sont cohérents avec eux-mêmes : c’est la business avant tout. Rappelons-nous le débat VHS contre Betamax, dans les années 1970, où les États-Unis avaient réussi à imposer la norme VHS au détriment sa concurrente japonaise, pourtant reconnue comme techniquement supérieure ; les ventes d’armes records à la très démocratique Arabie saoudite ; les tarifs surprises imposés à tout moment au Canada pour notre bois d’œuvre ou notre aluminium, et ce, malgré les ententes déjà négociées ; l’affaire récente des sous-marins français… […] Pour les Américains, si le dossier s’est récemment finalisé, c’est que le citron avait été pressé au maximum, les États-Unis n’ayant plus d’avantage direct à laisser traîner l’affaire — d’autant plus que leur dossier ne faisait pas le poids sur le plan juridique.

Aujourd’hui, les Chinois leur en sont reconnaissants. Ils ont récupéré celle qu’ils considéraient de leur côté comme une otage dans le grand litige États-Unis–Chine, et beaucoup au Canada vont saluer leur appui indéfectible à la libération des « deux Michael ».

À lire les commentaires des chroniqueurs et « spécialistes » de la Chine au Canada, tous plus « crinqués » les uns que les autres contre la Chine, force est d’admettre que la stratégie américaine a fonctionné à plein. Pour les États-Unis, tout est bien qui finit bien.

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