La liberté assassine

Jamais je n’aurais pensé que j’en viendrais à remettre en question la place de la liberté parmi les vertus civiques au fondement de notre société. Ma conviction est ébranlée par presque deux années marquées par une pandémie qui nous a contraints de manière cyclique à composer avec une série de restrictions parfois sévères dans nos déplacements, nos choix d’activités, notre façon d’exercer notre métier, nos occasions et nos modes de socialisation ainsi que de consommation, etc. Le combat mené contre un ennemi abstrait et invisible aux effets pourtant bien objectivables et réels a mis et met encore au défi la cohésion de notre société déjà passablement effritée par une conception déficitaire de la liberté. Toujours soumises à des arbitrages délicats entre ce qui est acceptable sur le plan politique et souhaitable sur le plan sociosanitaire, les décisions prises au cours des mois précédents au Québec nous permettent de vivre un relatif et toujours fragile apaisement des mesures contre la propagation de la COVID-19 et de retrouver un semblant de normalité. Force est de reconnaître qu’il n’en va pas de même partout au pays.

La détérioration brutale de la situation sanitaire en Alberta dirigée par le gouvernement conservateur de Jason Kenney ressemble à celle qui prévaut dans plusieurs États américains, comme la Floride, le Mississippi, la Géorgie ou la Louisiane, tous gouvernés par des administrations républicaines réactionnaires. Elle a pour cause la levée des mesures sanitaires durant l’été, une décision aussi difficile à expliquer qu’à justifier au regard des connaissances disponibles. Le système de santé albertain craque de partout. Devant le manque de ressources ambulancières, infirmières, inhalothérapiques, toutes les chirurgies ont été annulées privant ainsi un nombre significatif de citoyens des soins et de la qualité de vie auxquels ils ont droit en principe. La propagation est telle qu’elle engendre de nouvelles hospitalisations. C’est la spirale de l’embourbement. De l’aide urgente est nécessaire : viendra-t-elle ? Suffira-t-elle ? Les autres provinces ne sont pas, elles non plus, épargnées par la pénurie du personnel ni par l’épuisement de celles et ceux qui restent. L’Alberta vit les conséquences logiques d’une prise de décision défaillante et mal avisée inspirée par une idéologie libertaire qui participe davantage à l’aggravation de la crise qu’à sa résorption. [...].

La liberté de pensée, de parole et d’action figure sans l’ombre d’un doute très haut dans la liste des valeurs pour lesquelles il vaut la peine de se battre, mais cette liberté ne devrait-elle pas trouver une limite là où débute celle des autres ? La liberté est-elle absolue ? Quand l’acception retenue du mot liberté en fait une idéologie mortifère, il y a lieu de se questionner. Y a-t-il une liberté sans responsabilité ? Et si l’exercice d’une liberté responsable donnait lieu à un peu plus de solidarité, peut-être viendrions-nous à bout de cette pandémie.

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