Confusion sur l’appellation «Québécois»

Dans son éditorial de samedi dernier, Robert Dutrisac commente la déclaration fort émotive prononcée par Justin Trudeau lors du débat en français selon laquelle il est Québécois lui aussi, mais il me semble passer à côté de l’essentiel. Il souligne que Wilfrid Laurier, Pierre Elliott Trudeau et Jean Chrétien ayant été des « Québécois », « le fait que le premier ministre du Canada soit Québécois n’est pas toujours un avantage ». C’est juste, mais cette observation, à mon avis, ne va pas au fond du problème.

En fait, le chef du Bloc québécois, Yves-François Blanchet, venait de mettre le doigt dans une plaie toujours très vive qui remonte aux années 1960. C’est que le projet d’indépendance politique du Québec a scindé les Canadiens français du Québec en deux identités distinctes et antagoniques. Ceux qui désiraient se séparer du Canada pour former un nouveau pays se sont désignés comme « Québécois », en y donnant un sens politique. Jusque-là, les Québécois, c’étaient les résidents de la ville de Québec, comme les gens habitant Montréal sont des Montréalais. Les autres Canadiens français du Québec, désirant rester à l’intérieur du Canada, ont continué en toute légitimité à se considérer comme des Canadiens, mais se sont vite rendu compte qu’ils avaient intérêt à s’approprier l’appellation « Québécois ». Toutefois, ils l’utilisèrent astucieusement dans un sens géographique, comme tous les Manitobains sont des Canadiens, occultant ainsi que le terme « Québécois » résulte d’un projet politique.

Cette rupture entre Canadiens français du Québec repose sur une opposition fondamentale entre deux conceptions irréconciliables de la nature d’une communauté politique. À partir des années 1990 se développa une définition civique du terme : on incluait désormais les anglophones et les immigrants résidant au Québec, qui devenaient tous automatiquement des Anglo-Québécois et des néo-Québécois, même s’ils s’identifiaient plutôt au Canada. Ainsi, l’exclusivité de cette désignation fut vidée de son sens et retirée aux Québécois. Depuis, ces derniers se voient obligés d’utiliser plusieurs expressions pour se désigner, comme « Québécois de souche » ou encore « Québécois francophone d’ascendance canadienne-française », entraînant une multiplicité de formulations possibles qui n’a pas été égalée depuis la célèbre scène de film où Elvis Gratton tente d’expliquer son identité à un Français de France. Une complexité que Jacques Parizeau, dans un moment d’impatience envers un journaliste, avait simplifiée en utilisant l’expression « Tabarnacos », employée par les Mexicains pour désigner les touristes québécois.

Bref, l’identité québécoise entre en contradiction frontale avec l’identité multiculturelle et civique des Canadiens, comme l’a démontré le débat en anglais tenu le lendemain. L’indépendance du Québec leur enlèverait toute légitimité, et c’est la raison pour laquelle la réaction de Justin Trudeau fut si émotive.

À voir en vidéo