Aveuglement volontaire

Les interminables listes d’attente (quatre ans !) pour la chirurgie de la cataracte sont symptomatiques des dérives qui plombent notre système gratuit et universel de santé. Elles témoignent éloquemment des avancées du privé dans le lent et irréversible processus de démantèlement corporatiste de ce précieux acquis qui a toujours été rejeté par les fédérations qui veillent aux intérêts professionnels et financiers de notre corps médical.

Devant l’impossibilité d’obtenir cette intervention essentielle à l’autonomie de milliers de citoyens qui sont affectés par cette maladie dégénérative, le recours au secteur privé est synonyme de libre marché et des coûts exorbitants qui l’accompagnent. Une consultation dans une clinique privée pour la chirurgie des cataractes se transforme inévitablement en une intervention de correction de la vue qui se chiffre en milliers de dollars. Si vous préférez l’opération de base, qui corrige seulement la cataracte, cette intervention n’est pas offerte dans ces cliniques de luxe et vous vous retrouvez, avec le même médecin spécialiste, sur la liste d’attente du système public.

Entre-temps, vous avez déboursé des centaines de dollars pour l’ouverture de votre dossier et pour un test de biométrie oculaire. Pour les ophtalmologistes, c’est doublement gagnant, pour le citoyen-patient, c’est doublement perdant. Ce genre de commerce, qui repose essentiellement sur une clientèle captive, est hautement problématique et soulève des enjeux éthiques évidents dans le cadre de la Loi canadienne sur la santé qui impose un accès universel et gratuit pour tous les citoyens et citoyennes.

Cette situation inacceptable est évidemment aggravée par la pandémie, mais elle survient également dans un contexte de pénurie de main-d’œuvre qui interpelle les aînés et les retraités. Il semble que l’on se satisfasse très bien de voir de milliers d’hommes et de femmes devenir handicapés et improductifs, avec les coûts sociaux et humains que tout cela implique. De plus, on s’inquiète souvent de la charge fiscale, mais il faut également comptabiliser les dépenses engendrées par la migration des services et des interventions qui sont couverts par le système public vers des entreprises privées, qui visent essentiellement le profit et la rentabilité.

Les citoyens dépensent de plus en plus pour des régimes d’assurance et on assiste à une augmentation constante du recours aux cliniques privées que ce soit pour des interventions mineures, des tests ou des examens. Des services qui sont affectés par un manque de ressources ou de budget au sein de notre système de santé. Des ressources de plus en plus insuffisantes qui témoignent d’un exode vers le privé.

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