Le problème Picasso

Ouverte depuis le 12 juin seulement, l’exposition Picasso au MNBAQ fait déjà couler beaucoup d’encre. La raison ? Les comportements répréhensibles de Picasso à l’endroit des femmes ayant partagé sa vie. Le catalogue de l’exposition nous apprend en effet que l’artiste aurait commis plusieurs crimes sexuels et actes de violence conjugale, notamment à l’endroit de la photographe Dora Maar. Si ces aspects biographiques de la vie du peintre sont connus depuis belle lurette par le milieu de l’histoire de l’art, force est d’admettre qu’ils coïncident particulièrement mal avec le contexte médiatique actuel, marqué par un treizième féminicide en un an. Certes, l’intention du Musée national d’exposer Picasso sans passer sous silence ses comportements répréhensibles est louable, le musée ayant même décidé de donner voix à des artistes dits « de la diversité corporelle » dans l’exposition afin d’en contrebalancer le propos.

Toutefois, en nous demandant s’il est légitime de séparer l’artiste de son œuvre, nous passons à côté d’une question encore plus essentielle : pourquoi (re)faire une exposition Picasso ? L’artiste n’a-t-il pas déjà été exposé maintes fois dans la province, dont au Musée des beaux-arts de Montréal en 2018 ? À ce moment, ce n’était pas ses comportements envers les femmes qui avaient été passés en revue par l’institution, mais sa prétendue appropriation culturelle d’œuvres d’art africaines. Si l’intention du musée était louable, le visiteur sortait généralement de l’exposition avec l’amère impression de s’être fait réciter une leçon de morale. Et voilà que le MBAM, depuis 2020, réitère d’ailleurs cette formule avec une exposition sur Jean Paul Riopelle et les arts autochtones…

La tendance de nos musées à exposer des géants de la peinture du XXe siècle aux comportements répréhensibles en assortissant l’exposition d’un discours critique semble donc se maintenir. Et si, pour faire changement, nous osions donner voix à un artiste moins célèbre de l’histoire de l’art — par exemple une femme — dont les comportements seraient moins controversés ? Qu’en diraient le public et les médias à ce moment ? Comme l’écrivait récemment Nicolas Mavrikakis, le genre de la rétrospective des figures oubliées de l’histoire de l’art semble passé de mode dans le milieu muséal. Or, nous pourrions penser à des dizaines, voire des centaines d’artistes (y compris des « hommes blancs hétérosexuels » !) méconnus de l’histoire de l’art dont le passé n’est pas forcément problématique selon les valeurs d’aujourd’hui. Si les musées tardent à les exposer, c’est soit par manque d’audace et de vision, soit par crainte de ne pas vendre assez de billets pour en faire une aventure fructueuse. Et c’est d’abord leur mission de recherche, de conservation et d’innovation qui en souffre.

Le vrai problème avec l’exposition Picasso n’est donc pas que l’artiste ait été un monstre dans sa vie personnelle, aussi condamnable cela soit-il. Le vrai problème est plutôt que le milieu muséal ne semble pas prêt à tourner la page sur cette figure du XXe siècle et à finalement donner voix à d’autres artistes.

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