Une école de plus en plus utilitaire et utilisée

La pandémie a détourné notre attention sur des aspects situés en marge de l’essence même du rôle de l’éducation dans une société. Si la première assertion du titre évoque un objectif, la seconde reflète plutôt des moyens utilisés pour y parvenir. Comme on le sait, l’école est un lieu de pouvoir où s’opposent souvent des valeurs citoyennes à celles développées par le courant néolibéral. Ce dernier veut uniformiser les contenus des matières, voulant même alléger le cursus pour y soustraire des cours qu’il juge « inutiles », en créant des lourdeurs dans les formations des étudiants, tout en reportant leur entrée sur le marché du travail.

Ces deux approches différentes concernant la finalité de l’éducation débouchent sur des contradictions qui déchirent les acteurs du monde scolaire. Si les tenants d’une école citoyenne visent une formation qui aura pour effet de produire des têtes bien faites, capables de porter un jugement sur le monde qui les entoure, les disciples du néolibéralisme privilégient de leur côté une formation vite faite pour répondre aux besoins d’une économie galopante. Ainsi, « l’étudiant producteur-consommateur » remplace « l’étudiant-citoyen », qui concevait son travail dans un cadre plus grand, en tenant compte des valeurs collectives de la société.

Avec ce changement de paradigme, l’école est devenue une institution livrant des diplômes au rabais à des élèves souvent désintéressés. Comme une « usine à piastres », l’école forme à la chaîne des techniciens qui sauront bien s’intégrer à la machine de production de biens et de services, dans une société de consommation où on a déifié l’argent et ceux qui en produisent. Ce courant mercantiliste a atteint toutes les sphères de la société en intégrant son vocabulaire économique dans nos vies. On gère maintenant ses émotions, on investit dans sa personne, on produit son bonheur, on développe son capital humain. Loin des valeurs humanistes, l’individu s’identifie dorénavant à une PME qu’il se doit de rentabiliser pour sa croissance personnelle.

L’école est donc devenue utilitaire et utilisée au grand détriment de ce qu’elle a déjà été, soit un lieu où on visait le développement intégral de la personne pour former des travailleurs compétents et des citoyens capables de décoder l’ampleur des défis à venir.

  
6 commentaires
  • Cyril Dionne - Abonné 10 juin 2021 07 h 55

    « Il nous faut dorénavant une éducation personnelle, et non pas une attitude morale inculquée » Max Stiner

    Comme texte ambigu, difficile de faire mieux. Pourquoi l’école ne serait-elle pas un lieu de pouvoir où différentes pensées s’affrontent et s’entrechoquent? C’est l’idée même de l’école et de la démocratie. Est-ce que certains sont persuadés de posséder la Vérite absolue en éducation?

    Des têtes bien faites sans emploi, cela ne sert personne incluant la tête bien faite. Si par néolibéralisme on parle de développer ses qualités et ses talents pour nous permettre de gagner notre vie dignement tout en élevant une famille, quel est le problème? On n’est pas assez « woke » ou bien on n’a pas assez de diplômes de sciences sociales pour nous permettre de porter un jugement sur le monde qui nous entoure? Misère.

    L’école ne livre pas des diplômes à rabais lorsqu’on parle des facultés des sciences pures et appliquées. C’est tout le contraire. Cela devient vrai lorsqu’elle livre des diplômes de sciences sociales à n’en plus finir. En fait, les écoles de sciences sociales non contingentées ne sont pas honnêtes avec leurs étudiants; ils savent fortement bien qu’une fois sorti de l’université, l’étudiant ne pourra pas décrocher un emploi à la hauteur de ses années passées aux études postsecondaires. Pour plusieurs ce sera : vous voulez des frites avec ça?

    • Marc Therrien - Abonné 10 juin 2021 10 h 47

      J’imagine que le seul « diplôme à rabais » qui serait acceptable serait celui d’un Baccalauréat en sciences de l’éducation qui permet d’accéder à la profession d’enseignant à l’école primaire ou secondaire, passages obligés pour le devenir du citoyen-consommateur-voteur luttant pour une place au soleil.

      Marc Therrien

    • Christian Roy - Abonné 10 juin 2021 13 h 46

      Sciences "pures". Est-ce à dire M. Dionne ce type de connaissances purifiées des cours "inutiles' et dont le cursus est "allégé" de tout ce qui retarde l'entrée des étudiants sur le marché du travail ?

      Sciences "appliquées". Est-ce à dire ce type de connaissance "dopées" aux "applications"n'ayant pour but que de conditionner les gens à n'être que de serviles "producteurs-consommateurs" ?

      "Science sans conscience..." dit l'adage.

      Et vive les frites belges !

    • Jean-François Paré - Inscrit 10 juin 2021 23 h 22

      Vous faites probablement allusion à Montaigne pour la tête pleine! Il n'est pas question de vérité absolue, mais d'esprit critique. Bravo pour avoir su intégrer le terme «woke»! «Des têtes bien faites sans emploi, cela ne sert personne incluant la tête bien faite. Si par néolibéralisme on parle de développer ses qualités et ses talents pour nous permettre de gagner notre vie dignement tout en élevant une famille, quel est le problème?» En fait, par néolibéralisme, on entend développer ses talents pour servir un système de consommation. Votre affirmation est fallacieuse et je me prête au jeu. Si par socialisme on parle de développer ses qualités et ses talents pour nous permettre de gagner notre vie dignement tout en élevant une famille, quel est le problème? Et libre à vous de remplacer le terme initial. Les possibilités sont multiples. Et si je vous comprends bien, tout ce qui compte, ce sont les sciences pures. Les sciences sociales seraient inutiles? Misère...

  • Jean-François Paré - Inscrit 10 juin 2021 08 h 54

    Bonne réflexion!

    Bon texte! D'accord avec l'ensemble de la réflexion. Cependant, certain·e·s enseignant·e·s réussissent quand même à ne pas se laisser influencer par le discours utilitaire et néolibéral. Il y a de l'espoir!

    • Christian Roy - Abonné 10 juin 2021 13 h 49

      Bien d'accord avec vous. Certains d'entre eux enseignent en ÉCR, d'ailleurs ! Ce fameux cours ayant besoin d'un "Face Lift", parait-il !