Lettre aux journalistes et aux artistes « brûlés des réseaux »

Chers journalistes, chers artistes,

À la lecture de trois articles publiés la fin de semaine dernière, j’ai une envie folle de vous envoyer ce mot d’amour. En effet, l’éditorial de François Cardinal, dans La Presse de dimanche, l’article d’Annabelle Caillou sur les « grands brûlés des réseaux sociaux », dans Le Devoir de samedi, ainsi que les articles de ces deux journaux respectifs sur les manifestations contre les mesures sanitaires m’inspirent une puissante émotion où se mêlent admiration, amour, peur et ras-le-bol. Je vous résume ici ma pensée : je vous aime, merci et continuez votre travail, si primordial.

Habituellement, les gens comme moi sont trop silencieux. À quand une campagne d’amour pour envahir les réseaux sociaux ?

Moi, je n’ai ni le temps, ni le talent, ni la tribune nécessaires pour prendre la parole sur tous les enjeux publics. C’est vous qui le faites pour moi et pour des milliers d’autres Québécois qui n’ont pas choisi d’être des personnalités publiques.

Même si je prenais la parole, qui me donnerait de la visibilité ? Suis-je une influenceuse qui s’ignore, dans le monde réel et concret de ma salle de classe ? Pensons-y : des milliers d’élèves m’ont connue, en 25 ans de carrière en enseignement du français. Sauf que ma bonne influence ne se partage pas en un clic de souris. Je ne m’enregistre pas, ne m’autopublie pas et ne partage pas mes bons coups auprès de milliers d’inconnus. Les journalistes ne sont pas intéressés à mon travail d’éducatrice, si semblable à celui de milliers d’autres enseignants. J’essaie de donner le bon exemple à travers
une multitude de petits gestes, de réactions, de mimiques, de paroles étalées au fil des jours. Rien de marquant, sinon pour un élève à la fois. Finalement, rien d’éclatant.

Parlant d’éclat, non, je n’en ai vraiment aucun non plus sur les réseaux sociaux. Même mon amoureux ne voit pas passer mes publications sur Facebook tellement je clique rarement sur le bouton Partage. Les algorithmes sont contre moi !

En plus, je suis une vraie poule mouillée.

J’ai peur des trolls, ces gens qui démolissent notre démocratie, nos institutions politiques, notre système de santé et notre presse libre.

Ces blogueurs, complotistes et autres manifestants se rendent visibles partout. Donnent l’impression du nombre, comme le disait François Cardinal (La Presse). Influencent les esprits hésitants et peu aguerris intellectuellement. Pas facile de contre-argumenter contre eux, malgré tous nos diplômes en poche ! Et c’est, surtout, sans fin.

Publier sur le Net, c’est, entre autres conséquences (pas toutes négatives) : s’offrir à la mesquinerie, à la haine, à la vengeance, aux insultes. Ça détruit. Pour ma part, je préfère me préserver, car j’ai besoin de me sentir forte tous les jours quand je retourne enseigner à mes 105 adolescents chéris. Pour prendre soin d’eux adéquatement, je dois prendre soin de moi. C’est une responsabilité morale. Je présume que c’est pour ça qu’un prof, ça a la réputation de se coucher tôt. Un prof, ou en tout cas ceux comme moi, ça s’entoure de gens qui l’aiment, ça prend soin de son jardin (Candide, Voltaire) pour trouver sa zone de bonheur personnel. Sinon, on ne vaut plus rien devant les jeunes et on faillit à notre rôle premier d’éducateur.

Cependant, tout en me taisant, j’observe une force qui érode lentement mais surement les piliers de notre société : vous, nos élus, nos artistes, nos journalistes et nos intellectuels.

Devant ce vent de changement, je me sens de plus en plus craintive. Et si vous finissiez par vous taire ? Il faudrait que je parle, moi ?

Alors je prends mon courage à deux mains et je vous le dis ici.

Artistes et journalistes, j’ai besoin que vous soyez ma voix contre cette nébuleuse adversité. Pas parce que je suis toujours d’accord. On s’en balance, de ça. Vous m’informez avec justesse, vous écrivez bien, vous
prenez la parole avec pertinence, vous nourrissez ma pensée et vous le faites auprès de ceux que je ne peux pas rejoindre, moi. Vous avez mérité votre tribune grâce à votre professionnalisme. Combien de fois, après avoir lu l’un de vos articles ou vous avoir entendu sur les ondes, je me sens ragaillardie, stimulée par vos propos, réconfortée dans mes valeurs, considérée par nos élus… ?

Ces pauvres élus qui se retirent de la vie publique, eux aussi, un par un. Il faut songer à un mécanisme de protection pour eux. Sournoisement, la malveillance d’une minorité criarde et corrosive les affecte. Ils ne peuvent plus travailler pour la majorité silencieuse parce que les fauteurs de trouble leur lancent des roches qui les atteignent en plein cœur. Et on aura beau dire : aucun bouclier ne protège le cœur contre des attaques répétées régulièrement. C’est la violence psychologique que notre société commence à peine à nommer. Qui veut s’engager à se faire détruire ? ! ?

En éducation, on dit que ça prend une douzaine de bonnes paroles pour aider un élève à surmonter une seule parole méchante.

C’est pourquoi je vous le répète en concluant, chers journalistes, chers artistes : j’ai besoin de vous, continuez votre excellent travail, gardez le cap, vous comptez pour moi, individuellement et collectivement ; merci de vous soucier de nous. Vous faites partie de mon quotidien et je choisis de vous y garder parce que vous êtes tous importants pour moi. Je vous aime, je vous ferais tous de gros câlins si l’on n’était pas en pandémie et, bien sûr, si nous nous connaissions plus intimement !

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3 commentaires
  • Jacques Lessard - Abonné 8 mai 2021 07 h 27

    Ça fait du bien

    Merci pour cette lettre généreuse et qui va droit au coeur et à la conscience. Et merci d'être cette éducatrice qui ne lésine pas avec son travail.

  • Cyril Dionne - Abonné 8 mai 2021 08 h 11

    « Nous n’avons qu’une liberté : la liberté de nous battre pour conquérir la liberté... » Henri Jeanson

    Bon, il faut sortir les mouchoirs. Mais c’est tout un départ de citer un certain François Cardinal de La Presse, un subventionné et cardinal de l’orthodoxie « woke ».

    La démocratie fonctionne lorsque tous y participent. Les médias sociaux, avec tous les effets négatifs qu’ils entraînent, ont libérer la parole de monsieur et madame tout le monde. C’est la démocratisation de la communication qui fait peur à beaucoup de gens. Pensez-y bien, dans les autres parties du monde, ils s’expriment plutôt avec des Kalachnikov que les médias sociaux. Quelle est la meilleure situation?

    Oui vous êtes une influence et le plus important, vous êtes une influence positive du bon côté de la force. Mois aussi je suis enseignant, mais un qui n’utilise jamais les médias sociaux tels que Facebook, Twitter et les autres. Pourtant, j’ai enseigné entre autre la technologie aux enfants, non pas qu’ils en deviennent des esclaves, mais plutôt des créateurs en sublimant celle-ci et en comprenant ses mécanismes pour en prendre possession

    Madame, comme femme, vous auriez bien plus peur de vivre dans une théocratie où les femmes font parties des meubles. Avoir peur des trolls n’est rien à comparer d’avoir un fusil braqué sur vous pour quelqu'en soient les raisons dans les pays où ils s’expriment violemment et ensuite posent des questions. Cela semble être le quotidien de plusieurs personnes dans le monde.

    Enfin, lorsqu’on publie, il faut s’attendre à la critique et c’est par ce cheminement et les rétroactions que notre écriture s’améliore. La mesquinerie, la haine, la vengeance, les insultes et j’en passe ont toujours existés depuis que l’homme à commencer à dessiner dans les cavernes. Ceci était vrai au temps de Charles Baudelaire comme c’est le cas aujourd’hui. C'est cela être humain, avec ses qualités et ses fautes.

  • Guy Laperrière - Abonné 8 mai 2021 10 h 51

    Je veux vous le dire en toute simplicité : j'ai beaucoup aimé votre article.

    Guy Laperrière
    professeur à la retraite