Apprendre de l’Antiquité

J’apprends (« L’Antiquité comme champ de bataille », Le Devoir du 12 avril) que les études anciennes sont remises en cause dans l’enseignement collégial, notamment en sciences humaines. Cette remise en question s’inscrirait dans la suite de ce que l’on peut observer depuis plusieurs années dans les milieux universitaires américains. Un article du New York Times va jusqu’à suggérer que l’on déboulonne les études anciennes, symbole de l’héritage occidental blanc colonisateur.

J’ai enseigné la philosophie au collégial pendant 35 ans et eu à donner à de nombreuses reprises le cours d’introduction à la philosophie qui porte justement sur l’Antiquité. Cet enseignement présentait des penseurs comme Socrate, Platon, Aristote, Sénèque, etc. Comme la plupart de mes collègues, j’ai toujours accordé une grande importance à contextualiser l’enseignement de ces philosophes.

On ne doit pas perdre de vue qu’un but essentiel de l’enseignement de la philosophie au collégial est de développer l’esprit critique des jeunes. Il allait donc de soi pour la plupart des enseignantes et enseignants de philo de ma génération qu’il fallait déconstruire cette période de l’histoire en montrant tout particulièrement comment, dans l’Athènes du quatrième siècle, les femmes, les esclaves, les étrangers étaient exclus des cercles du pouvoir ; exclus, du fait même, de ce qui deviendra dans nos livres d’histoire les « origines glorieuses » de notre civilisation occidentale.

Au fil des ans, mes étudiantes et mes étudiants se sont passionnés pour ces enjeux de société. L’étude de l’Antiquité leur permettait de comprendre d’où venait le racisme, le sexisme, la peur de l’étranger qui habitent toujours notre culture occidentale aujourd’hui.

Je précise que pour nous, enseignants de philosophie, déconstruire la période gréco-romaine n’a jamais signifié de la déboulonner au sens où on l’entend aujourd’hui au sein de la « cancel culture ». Refuser d’assumer ses origines risque d’avoir les mêmes effets que tout refoulement. Il faut plutôt, il me semble, plaider pour un décentrement qui nous permette de relire nos origines à la lumière de nos exigences éthiques et politiques.

Cet effort de lucidité sur nos origines civilisationnelles ne peut être que bénéfique à une meilleure compréhension des enjeux actuels associés au racisme, au sexisme et à la xénophobie.

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