Le paradis, c’est les autres?

On ne vit plus. On expose au monde entier qu’on existe.

On ne se contente plus de voir Naples et de mourir. On publie qu’on a visité Naples et que l’on continue de vivre.

On n’admire plus de beaux paysages. On présente les lieux majestueux qu’on a parcourus.

On n’assiste plus à un événement. On diffuse une photo lors d’un spectacle.

On ne contemple plus la Joconde. On exhibe sa présence au Louvre devant le célèbre tableau.

On ne se nourrit plus. On publie des menus gastronomiques.

On n’étanche plus sa soif. On se vante de se désaltérer de nectars recherchés.

On ne fait plus du vélo. On partage les majestueux trajets empruntés à deux roues.

On n’éprouve plus du plaisir. On jouit intensément de moments exceptionnels à envier.

On ne pratique plus une activité physique. On affiche les défis sportifs relevés.

On ne consomme plus. On profite d’occasions en or qu’on expose à tout un chacun.

On ne célèbre plus un anniversaire. On rend public l’événement spécial organisé pour sa fête.

On ne désire plus simplement se faire aimer. On veut montrer virtuellement qu’on nous chérit.

On n’est plus heureux. On étale son bonheur.

On ne s’évanouit plus dans une société du spectacle. On parade dans l’œil des internautes.

La phrase célèbre de Sartre qui affirmait que « l’enfer, c’est les autres » a été remplacée par l’expression « le paradis, c’est les autres ».

Les réseaux sociaux définissent maintenant notre identité. Difficile d’exister autrement. À moins de décrocher complètement.

Malheureusement, on se sent tous à l’abri chacun chez soi, les fenêtres ouvertes sur le monde envahissant de la toile qui se tisse lentement autour de soi.

Le coconnage désigne bien cette nouvelle condition qui fait des êtres humains des prisonniers de l’Internet, encore plus en temps de pandémie.

Un remède ? Aller simplement prendre l’air, sans le dire à personne.

5 commentaires
  • Jean-François Trottier - Abonné 10 avril 2021 08 h 49

    Une façon de revoir Descartes

    Je vis seul, la caméra de mon téléphone reste désespérément aveugle lors que mon clavier s'anime.
    J'y puis rien, si je n'écris pas je ne sais même pas ce que je pense! En fait que l'écriture structure ma pensée.

    Pour certains, ce qui se conçoit bien s'énonce clairement, pour moi, ce qui s'écrit crée des échos dont je sais s'ils sonnent juste ou faux, et de là j'élague, je reviens à ce que je pense vraiment une fois explosées les figures de style et formules toutes faites.
    Je me méfie de la peste bien-pensée.
    L'essentiel du mouvement vers l'essence de la vie passe, ce n'est pas étopnnant, par le vide. Lao-Tseu disait : sans vide pas de mouvement possible, au point qu'on finit par constater que ce "soi" si cher aux gourous, ce "noyau dur" interne qu'on prétend exister comme la limite interne de l'être, est un grand trou noir qui ne demande qu'à s'émouvoir. Tout le reste est décor, et c'est ce décor qui fait la vie.
    Qui je suis? Rien, mais à ma façon.
    C'est de cette protection contre le trou noir qui terrorrise que se débarrassent les moines zen, ou François d'Assise dont l'acte de prière consistait à faire le vide pour laisser une impression de plénitude l'envahir, une plénitude intimement unie jusqu'au bout du non-être.
    En passant je ne crois en aucun dieu.
    Un vernis, des convention utiles dont les multiples névroses qui créent "bons" et "méchants", "modèles parfaits" et selfies sur le Kilimandjaro. Du vent.

    Seul, je pense et je doute. De l'autre je ne doute pas, alors c'est cet autre qui me prouve l'existence, pas la mienne mais celle, absolue, de tout ce qui m'est étranger y compris ma personne.
    Je pense donc ne suis rien, je vois donc je suis.

    St-Exupéry faisait dire à Guillaumet (à peu près) "Perdu dans la neige c'est moi qui allais au secours des autres".
    C'est très près de la réalité tangible. Je vis parce que je ne suis pas seul.

    Ni paradis ni enfer, l'existence c'est les autres.

  • Cyril Dionne - Abonné 10 avril 2021 10 h 28

    La légèreté de vivre en 2021

    On pourrait résumer tout ceci par l’hyper-individualisme démontré par les générations benjamines. Ces générations désoeuvrées où tous gagnaient un trophée pour participer sont très concernées par ce que les autres pensent d’eux au lieu de vivre le moment et l’expérience. Tous les créateurs aguerris vous le diront, quel que soit la discipline, que c’est dans l’acte où ils trouvent leur plaisir et leur émancipation. Le produit résultant de leur création, eh bien, ils s’en fichent comme en l’an quarante parce que c’est pour les autres et pour payer les factures. C’est cela la vraie liberté.

  • Richard Maltais Desjardins - Abonné 10 avril 2021 10 h 31

    On ne va plus prendre l'air

    On signale sur Internet à quel point les autres ne le font pas...

    • Marc Therrien - Abonné 10 avril 2021 11 h 05

      Et après l'avoir signalé, on peut sortir prendre l'air en après-midi et le signaler à nouveau avec son téléphone intelligent si on se sent trop seul.

      Marc Therrien

  • Marc Therrien - Abonné 10 avril 2021 10 h 59

    Je suis vu, donc j'existe


    Si certains pensent suivant Berkeley « qu’exister, c’est être perçu », ils extrapolent en concluant qu’être heureux, c’est être bien perçu pour être envié. Pour plusieurs, l’art de vivre c’est « keeping up with the Joneses », idiome anglo-saxon difficile à traduire qui définit la poursuite du bonheur à l’américaine dans l’accumulation de biens matériels et l’adoption de styles de vie visant à se démarquer socialement. Et il y a ceux moins nombreux qui s’inspirent d’Érasme qui disait que : « celui qui connaît l'art de vivre avec soi-même ignore l'ennui ».

    Marc Therrien