Non, la maternelle n’est pas l’école!

Enseignante au préscolaire de façon non continue des années 1965 à 2000 et responsable d’un pavillon pour quatre groupes de maternelle 5 ans pendant plusieurs années, je suis en total désaccord avec le programme ministériel qui impose l’enseignement des lettres à des enfants de 4 ou 5 ans. Durant mes 28 années passées avec bonheur auprès d’enfants de maternelle, je peux témoigner qu’il n’est ni essentiel ni pertinent de vouloir que les enfants apprennent à nommer et à reconnaître les lettres de l’alphabet. Non, la maternelle n’est pas l’école, et on s’oppose à cette conception de la maternelle depuis longtemps !

C’est l’âge de l’éveil à de multiples expériences sensorielles, artistiques, sociales dans un contexte ludique, et surtout pas scolaire. Avant tout, les enfants doivent apprendre à s’exprimer, à vivre avec les autres, à socialiser, à suivre les consignes dans la perspective de préparation à la vie avec d’autres, entre autres, à l’école. Et cela représente de gros défis pour plusieurs, ce ne sont pas des apprentissages si simples ; ils demandent du temps. Chacun doit développer ses capacités personnelles et bâtir une attitude de confiance en ses propres valeurs et capacités.

Je pense aux enfants anxieux, à ceux qui ont du mal à être attentifs et concentrés, à ceux qui ne sont pas habitués à partager avec d’autres des jouets, mais aussi leurs émotions et paroles, à ceux qui doivent travailler à améliorer leur motricité fine. Il est essentiel d’être attentif au processus d’apprentissage de chacun et au développement particulier de chacun. Peut-on laisser chacun avancer à son rythme, prendre le temps qu’il lui faut, plutôt que d’exiger continuellement de lui qu’il fonctionne sur un mode accéléré et identique aux autres selon des standards discutables ?

Mieux préparé par les diverses activités de la maternelle, dont la lecture animée d’albums et autres écrits par l’enseignante, l’enfant apprendra à lire et à écrire des lettres avec enthousiasme en 1re année.

Je suis une grand-maman, dont un petit-fils entrera en maternelle en septembre et je souhaite qu’il fasse plein de découvertes et d’apprentissages qui le rendront encore plus heureux d’être dans le monde. Avec ce programme, je crains qu’on le juge en fonction de son intérêt pour des activités scolaires.

13 commentaires
  • Cyril Dionne - Abonné 9 mars 2021 07 h 00

    100% d’accord avec cette lettre

    Comment contredire cette belle phrase : « C’est l’âge de l’éveil à de multiples expériences sensorielles, artistiques, sociales dans un contexte ludique… »? Aujourd’hui, impossible est devenu français maintenant avec ces maternelles puisqu’on insiste sur l’aspect cognitif. Pardieu, vu qu’on extirpe les enfants de leur milieu familial pour les placer dans une institution, est-ce qu’on pourrait au moins leur donner la chance d’être encore des enfants pour un petit bout de temps? L’école viendra assez vite pour eux et ils seront confrontés à des situations où ils devront apprendre et ramer avec les autres.

    Il faut le dire, les enfants qui sont issus d'un milieu familial fonctionnel et qui prennent une pause pour la maternelle, eh bien, ces derniers sont très bien préparés à l’école pour toutes les dissonances cognitives qu’on peut leur faire subir puisque émotionnellement et socialement, ces apprentissages ne sont plus à faire. Les élèves à qui j’ai enseigné, eh bien, ceux qui provenaient de la maison et qui avaient commencé l’école seulement à six ans étaient plus calmes, travaillaient très bien avec les autres et étaient généralement bien dans leur peau. Pour l’aspect cognitif, encore une fois, il n’y avait aucun décalage avec les autres au point de vue académique. Même souvent, ils persévéraient plus que les autres dans les tâches à accomplir.

    Tout cela pour dire que ceux qui avaient fait la maternelle eh bien, à la fin de leur parcours au primaire, n’étaient pas plus avancés que les autres et souvent, c’était le contraire et accusaient un retard. J’ai enseigné un an la maternelle en Ontario (babysitting) et j’ai pu voir ces enfants dès la maternelle progresser à travers les années jusqu’à la fin du secondaire. Conclusion, vous ne pouviez pas placer ceux qui avaient été en maternelle de ceux qui ne l’avaient pas fréquenté. En fait, ceux qui allaient faire des études postsecondaires étaient plus souvent des jeunes qui avaient commencé l’école à six ans.

  • Rose Marquis - Abonnée 9 mars 2021 07 h 28

    Bonne question

    La voici: ''Peut-on laisser chacun avancer à son rythme, prendre le temps qu’il lui faut, plutôt que d’exiger continuellement de lui qu’il fonctionne sur un mode accéléré et identique aux autres selon des standards discutables ?'' Ayant moi-même travailler dans des classes de maternelles comme professionnelle, comme je suis d'accord. Certaines et certains disent que les enfants sont intéressés par la lecture sont négligés, c'est faux, j'ai été à même de constater que ce type d'enfants jouent un rôle d'entraîneurs.

  • Françoise Armand - Abonnée 9 mars 2021 08 h 33

    Enseignement des lettres : Pour une approche équilibrée... en finir avec la polarisation ...

    Chère Madame
    • Je vous remercie de votre témoignage, on peut comprendre quelle enseignante bienveillante, soucieuse de respecter le rythme des enfants (on arrose la plante, on ne tire pas sur les feuilles…!) vous avez été et je vous confierais dès demain mes petits enfants!
    • Dans le débat qui entoure le programme-cycle d’éducation préscolaire qui vient de sortir (voir sa présentation et les commentaires critiques et constructifs dans le document Le programme… en Bref, sur le site de l’association de l’éducation préscolaire du Québec - https://www.aepq.ca/wp-content/uploads/2021/03/Programme-Cycle_en.bref_maj.pdf), l’enseignement des lettres, selon une vision de « prévention universelle et ciblée » consiste à proposer les mêmes activités d’enseignement à tous les enfants (« universel »), une lettre, un son à la fois, au moyen de trousses d’activités clefs en main. Cette conception est effectivement à refuser car c’est une approche très scolarisante : on ne s’appuie pas sur les forces et les caractéristiques d’un enfant de 4-5 ans, on lui demande déjà d’avoir la maturité d’un enfant plus âgé. Connaitre ses lettres fait partir des attentes de la fin de la 1e année du primaire.
    • Oui, cette vision problématique de l’enseignement des lettres fait des dégât, vous parlez avec raison d’anxiété chez les jeunes enfants soumis à de telles exigences d’enseignement, à des évaluations dès 5 ans (connait-il toutes « ses » lettres ?! ). On peut vraiment comprendre que des enseignantes d’expérience comme vous et des parents s’en inquiètent et réagissent avec force. Il faut aussi savoir que les données de la recherche l’ont d’ailleurs montré : ces pratiques de « prévention universelle et ciblée » lorsque transférées du niveau primaire à l’éducation préscolaire ne fonctionnent pas…

  • Françoise Armand - Abonnée 9 mars 2021 08 h 35

    (suite) L'enseignement des lettres ... pour une approche équilibrée

    La position qu’a adoptée l’important Collectif des professeurs-chercheurs et experts de terrain à l’éducation préscolaire (Partenariat universités - Association de l’éducation préscolaire au Québec - voir sur le site de l’AÉPQ) : il est important de soutenir l’entrée dans l’écrit, la découverte et l’apprentissage des lettres au préscolaire et ce, au moyen d’approches adéquates, respectueuse des caractéristiques du jeune enfant : s’appuyer sur sa curiosité, son besoin de bouger, de donner du sens au monde (et quoi de plus merveilleux pour un enfant, avec le soutien d’un adulte, que de découvrir ce qui se cache dans des mots écrits !). La mission du préscolaire est d’associer les premiers pas en lecture du jeune enfant au plaisir de lire, de s’ouvrir aux mondes imaginaires, de jouer avec la langue… La littérature de jeunesse que de si nombreuses enseignantes allumées et compétentes exploitent en classe est une richesse précieuse pour soutenir l’apprentissage des premiers pas en lecture, dans toutes ses dimensions, pas seulement les lettres.
    • Dans ces temps regrettables de polarisation extrême : IL FAUT ENSEIGNER LES LETTRES AUX ENFANTS DE 4 et 5 ANS !!!! versus ON NE DOIT PAS ENSEIGNER LES LETTRES À LA MATERNELLE !!!!
    • Nous proposons une voie médiane, clairement respectueuse par ailleurs de l’autonomie professionnelle des enseignantes à l’éducation préscolaire (on ne peut pas et on ne doit pas leur imposer des trousses d’activités clefs en main) : soutenons l’entrée dans l’écrit et la découverte, l’apprentissage des lettres avec des activités adaptées aux caractéristiques du jeune enfant. Mettons en place, au lieu d’une « prévention universelle et ciblée » un modèle de prévention écosystémique qui permet d’observer toutes les dimensions du développement de l’enfant, pris dans son individualité (et pas seulement une dimension, sa connaissance des lettres) et d’agir tôt, dans une perspective de partenariat entre l’école, l’enseignant, l’orthopédagogue, la famille…

  • Fréchette Gilles - Abonné 9 mars 2021 10 h 15

    Abc...

    "Non, la maternelle n'est pas l'école." Mais alors que fait-elle à l'école ?

    • Cyril Dionne - Abonné 9 mars 2021 10 h 52

      Les maternelles, tout en demeurant poli, ne sont que des garderies de luxe. Je parle en connaissance de cause puisque j'ai enseigné un an à ce niveau pour voir ce qui en était.

    • Gilles Théberge - Abonné 9 mars 2021 12 h 36

      C'est simple. Durant la dernière campagne électorale, le premier ministre a été pris de court par une question d'un «journaleux» en peine d'inspiration, qui lui a demandé à quel propos il mettrait son siège en jeux... Ne sachant pas trop quoi répondre ce dernier a déclaré qu'il mettrait son siège en jeux pour... les maternelles 4 ans ! Un réseau que l'actuel ministre de l'éducation peine à combler. Comme il peine à remplir le reste de ses tâches...

      Voila à mon avis ce qui s'est passé. Sinon, nous ne serions pas embourbé dans cette promesse électorale stupide de créer un réseau de maternelles 4 ans, alors que le réseau de garderies CPE prépare adéquatement les petits enfants à intégrer le réseau scolaire. Et si c'était important l'éducation, ça fait belle lurette que ça paraitrait. Et que ce secteur d'activité ferait l'objet d'investissemets d'investissements massifs, ce qui est loin d'être le cas actuellement.

    • Sylvie Demers - Abonnée 9 mars 2021 15 h 52

      @ M.Fréchette,Gilles...
      ...la maternelle est intėgrée dans le système scolaire parce qu'elle est gratuite...en effet,les CPE,garderies (subventionnées ou non) sont des services pour lesquels les parents doivent payer...il est connu que dans les milieux défavorisés la majorité des parents gardent leurs enfants à la maison où ils sont très souvent négligés dans plusieurs champs de développement...
      Lorsqu'ils abordent la première année scolaire l'ėcart est palpable et gigantesque par rapport aux autres élèves ...le rattrapage devient alors difficile (pour ne pas dire plus...).Toutes les facettes de leur personnalité s'en trouvent altérées,ils prennent conscience de cette situation et la confiance en eux ,l'estime de soi et l'enthousiasme pour l'apprentissage en prennent un coup...

      S.Demers
      Orthopédagogue retraitée