Rien ne sert de quérir, il faut partir à soins

C’était par un après-midi d’été. Je prêtais main-forte à mon grand-père pour faire quelques réparations à sa remise. Ayant oublié son marteau, il me demanda d’aller le « cri » sur son établi, ce à quoi je répondis bien sûr qu’il n’y avait pas de « soins ».

Ce scénario semble être l’expression caricaturale de deux personnes qui, dans un contexte informel, s’expriment dans une langue plus que familière. Il est vrai que les expressions en italique peuvent sembler être de vulgaires barbarismes qu’il conviendrait de réprimer. Et si je vous disais qu’à mes yeux, ils recèlent une richesse littéraire et langagière ?

Entre francophones, avouons-le-nous, on aime bien se corriger et se reprendre. Il suffit d’une petite erreur de langue pour que nos confrères linguistes grimpent dans les rideaux du bon parler. Mais s’il est respectable de vouloir défendre sa langue, il faut, afin de le faire au mieux, avant tout bien la connaître.

Ainsi pourrait-on spontanément être porté à corriger, croyant bien faire, « cri » et « soins » par « chercher » et « soucis ». Ce serait toutefois, hélas, assassiner deux trésors (sur)vivants de notre langage.

En effet, ces barbarismes présumés n’en sont pas. Il s’agit plutôt de formules, certes vieillies, issues d’une autre époque et nous rappelant que la langue est en perpétuel mouvement. Je l’avoue : j’ai moi-même repris des gens de mon entourage sur l’emploi de ces deux expressions. Quelle ne fut pas ma surprise de voir l’une d’entre elles utilisée par — tenez-vous bien — nul autre que Montesquieu dans ses Lettres persanes. En effet, on y peut lire dans la lettre IX que le premier eunuque « gémi[t] sous le poids des soins ». L’éditeur (Flammarion) indique alors par l’entremise d’une note de bas de page que soins signifie soucis.

Cri n’est en fait qu’une (grosse) déformation de quérir. Il s’agit d’un verbe issu du moyen français (répertorié pour la première fois au XIVe siècle et lui-même issu du latin quaerere, signifiant « chercher »), aujourd’hui considéré comme littéraire, ayant le même sens que le mot plus moderne « chercher ».

Il est facile de dégainer le pistolet du reproche linguistique, mais avant de tirer, mieux vaut s’informer, sinon on risque d’assassiner des innocents !

Ainsi, lorsqu’un agent de la langue pointera sur moi son arme en me demandant : « Cette expression, c’est de la Beauce, Monsieur ? » Je répondrai : « Oh non, cher ami, c’est de Montesquieu ! »

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