La nouvelle censure

Les éditeurs ont-ils leur mot à dire sur la manière dont un écrivain aborde un sujet, ou le rôle de ces derniers se borne-t-il plutôt à relire les textes, à être autrement dit de bons lecteurs ? Selon Maxime Olivier Moutier, son éditeur est en train non pas d’améliorer la qualité de son texte, mais de le censurer. La réplique de son éditeur, mise en encart dans Le Devoir d’aujourd’hui, se lit comme suit : « C’est normal que les questions plus sensibles demandent aux éditeurs de faire preuve d’exigence par rapport au traitement ».

À la lecture de cette phrase si peu française et si jargonneuse, je tends spontanément à donner raison à M. Moutier. Par questions « plus sensibles », faut-il entendre des questions délicates, épineuses ? Plus sensibles par rapport à quoi ? Quelle est ici la norme à partir de laquelle on juge du caractère épineux d’un thème ? On aimerait bien le savoir. M. Moutier nous apprend en tout cas que lesdites questions se rapportent à certains groupes de personnes, dont il parle (des nains, Israël). Devant ces contenus, est-il précisé, les éditeurs doivent « faire preuve d’exigence ». Veut-on dire par là faire preuve de jugement ? Ou plutôt dicter la manière dont on doit traiter de tels contenus ?

J’ai beau retourner cette phrase dans tous les sens, j’en viens toujours à la conclusion qu’il y a bel et bien ici censure. Contrairement à l’ancienne toutefois, cette dernière ne se laisse plus aisément reconnaître. Elle ne se réclame plus ouvertement d’une orthodoxie ou encore d’une morale au prisme de laquelle elle discrimine le communicable du non-communicable. En outre, elle ne se contente plus de placer un livre à l’index, le laissant au moins ainsi en l’état, mais s’opère déjà en amont de sa publication. En modifiant son « traitement », elle semble désormais viser à le rendre aussi inoffensif et attrayant que possible, de sorte qu’il plaise au plus grand nombre de lecteurs. Elle devient bien-pensante. À comparer une morale pour une morale, l’ancienne censure m’apparaît presque préférable, car elle n’avait pas besoin de se dissimuler.

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