L’«imparfait forain» fait partie du trésor de la langue française

L’écrivaine Andrée Michaud a déclenché une tempête d’indignations avec son texte « Alerte à l’imparfait », publié dans l’édition de samedi dernier de ce journal. En commandant un café, raconte-t-elle, elle s’est fait demander par un jeune homme : « Preniez-vous du lait ? » Et ce n’était pas la première fois qu’elle était confrontée à ce curieux usage de l’imparfait.

Je comprends parfaitement son étonnement pour avoir vécu la même expérience. J’habite l’été dans le Bas-Saint-Laurent. J’entre un jour chez ma coiffeuse de Trois-Pistoles. Elle me demande, avant même de me faire asseoir dans sa chaise : « On les lavait ? » C’était pourtant la première fois que je la voyais !

Quelques jours plus tard, à Esprit-Saint (c’est dans l’arrière-pays de Saint-Fabien), le pompiste me demande : « On le remplissait ? » Et encore, quelque temps après, à Dégelis, le caissier du dépanneur où je me suis acheté un sac de croustilles, m’interroge : « On prenait autre chose ? » Et chaque fois, ce sont des jeunes qui ont utilisé cette forme de l’imparfait.

C’en était trop drôle ! J’ai raconté ces anecdotes sur la page Facebook familiale. Quelques heures plus tard, ma fille enseignante explique, sources à l’appui : « C’est l’imparfait forain ou commercial. »

En effet, plusieurs grammairiens rapportent cet usage, un peu vieillot, mais encore bien présent en France comme ici. On peut les lire en ligne. C’est une forme de politesse proche de l’imparfait d’« atténuation », comme dans : « Je voulais vous dire de ne pas vous en faire avec ça » !

En relisant Mme Michaud, on constate qu’elle a pressenti cet usage. C’était peut-être là, écrit-elle, « une forme de politesse ou de soumission linguistique signifiant qu’on ne veut pas presser le client ». En effet, c’est bien la fonction de l’« imparfait forain ». Mais elle s’est empressée de rejeter cette hypothèse.

Plusieurs lecteurs en ont remis sur la page Facebook du Devoir. Ils y ont vu une preuve de plus de la décadence du français oral. Ils avaient tout faux !

Comme le chante Yves Duteil à propos de notre langue : « Elle offre les trésors de richesses infinies. » En effet !

17 commentaires
  • Claude Bariteau - Abonné 1 décembre 2020 06 h 05

    Merci. Un délice de vous lire sur l'imparfait forain, qui situe une action dans un temps passé. Merci aussi à votre fille.

  • Françoise Labelle - Abonnée 1 décembre 2020 06 h 52

    La politesse n'est pas morte

    Bien dit.
    On les lavait? Avait-on pris la décision de les laver? Avait-on décidé quelque chose? Toujours dans une forme interrogative.
    Dans la forme affirmative, il ne s'agit plus de politesse: on les lavait autrefois, maintenant on conseille d'attendre deux jours après la coupe.

    Le présent peut être utilisé pour décrire une action passée: le 3 mai 1952, il entre par effraction et met la main sur les bijoux de famille. Selon le contexte, les temps peuvent être utilisées avec une certaine latitude pour certains effets.

    À la défense de Mme Michaud, les calques de l'anglais ne sont pas rares: on vous a répond? Faut faire certain/sûr qu'on va marcher le chien chaque jour.

  • Cyril Dionne - Abonné 1 décembre 2020 07 h 34

    Il y a pire scénario

    L’« imparfait forain » fait partie du trésor de la langue française. Pis après. Cela pourrait être des « Will you take some milk? » ou « Will we be washing you hair today? » ou « Will we fill it up today? » Tout est une question de perspective à géométrie variable. On préfère de loin l’imparfait forain à la langue de Doug Ford et de Don Cherry. Et si la tendance se maintient, il viendra un temps, même dans ces régions à 99% francophone, l’assimilation de masse. Nous, en Ontario français, on l'a vécu celle-là.

    Elle est trop belle cette langue pour la perde.

    • Cyril Dionne - Abonné 1 décembre 2020 09 h 38

      Au Canada anglais et aux États-Unis, plusieurs utilisent la 3e personne lorsqu'il parlent d'eux-mêmes. Au lieu de dire "I am happy", elle dira "She's happy". Alors, l'imparfait forain n'est pas si pire que cela. LOL

  • Jacques Maurais - Abonné 1 décembre 2020 08 h 19

    L’impératif forain dans le Bas-Saint-Laurent

    Comment un régionalisme a-t-il pu s’implanter à Montréal où les conditions sociolinguistiques font que le français est constamment soumis à la pression de l’anglais?
    Une autre explication possible de l’apparition de cet usage en français montréalais est l’influence de l’anglais où existe un passé d’atténuation : « Did you need any help, madam? – No, thanks. I’m just looking ».
    Il n’est pas impossible de combiner les deux solutions : cela rappellerait alors (sans y être tout à fait identique) le cas de ce que Jean Darbelnet a appelé l’anglicisme de maintien: des mots ou expressions jadis courants en français d’Europe mais depuis disparus ou marginaux se sont maintenus en français québécois sous l’influence de l’anglais, p.ex. canceller, à tout événement, marier quelqu’un (au sens d’épouser), etc. Dans cette hypothèse, l’usage du Bas-Saint-Laurent continuerait l’usage ancien. L’usage montréalais pourrait être soit un simple calque de l’anglais, soit l’adoption d’un usage régional facilitée par l’influence de cette langue.
    Pour décider de l’explication la plus plausible, nous ne disposons malheureusement pas de renseignements sur les utilisateurs de cet imparfait forain à Montréal : leur âge, leur lieu de naissance, leur degré d’instruction, etc., bref de variables sociolinguistiques de base.

    • Jacques Maurais - Abonné 1 décembre 2020 08 h 58

      Oups! J'ai fait une erreur dans le titre. Il faut lire: imparfait, non impératif.

    • Jean-Pierre Proulx - Abonné 1 décembre 2020 09 h 41

      Bonjour Monsieur Maurais,

      Votre commentaire m'honore.
      L'usage montréalais de l'imparfait forain s'explique sans doute par la grande migration des jeunes (et des moins jeunes) des régions à Montréal. On a aussi constaté cet usage à Québec.
      Jean-Pierre Proulx

    • Monique Bisson - Abonné 1 décembre 2020 11 h 35

      Merci, Jacques, et M. Proulx pour cet éclairage linguistique des plus pertinents. Ce qu'elle est belle et riche notre langue, et ce, tout en étant un puits sans fond pour de futures recherches sociolinguistiques.

      Imparfait forain, quelle jolie façon de nommer cet usage de l'imparfait qu'on entend aussi en Outaouais.

      Monique Bisson, Gatineau

  • Roch-André LeBlanc - Abonné 1 décembre 2020 08 h 31

    Merci de ce petit exposé sur un usage moins connu de la langue française. Voilà qui devrait apaiser cette nouvelle mini tempête qui semblait se profiler à l'horizon linguistique. Preuve, pour paraphraser un dicton populaire, qu'il vaut mieux parfois dans la vie se taire et avoir l'air ignorant(e) que de parler (ou écrire) et en faire la preuve !

    • Suzanne Duquette - Abonnée 1 décembre 2020 11 h 12

      Bien vu...

    • Marc Therrien - Abonné 1 décembre 2020 18 h 25

      Et il me vient en mémoire ce mot d'esprit de Gérard de Nerval: "L'ignorance ne s'apprend pas".

      Marc Therrien