Ce que veut dire être québécois

«Si Adib Alkhalidey a dit constater que certains enfants québécois qui ont 10 ans aujourd’hui semblent vivre une expérience similaire à la sienne alors qu’il en a un peu plus de 30, je peux renchérir en l’assurant qu’à 48 ans, je me suis moi aussi reconnue dans ses propos», écrit Mélikah Abdelmoumen.
Photo: Pedro Ruiz Archives Le Devoir «Si Adib Alkhalidey a dit constater que certains enfants québécois qui ont 10 ans aujourd’hui semblent vivre une expérience similaire à la sienne alors qu’il en a un peu plus de 30, je peux renchérir en l’assurant qu’à 48 ans, je me suis moi aussi reconnue dans ses propos», écrit Mélikah Abdelmoumen.

Mélikah Abdelmoumen est née à Chicoutimi en 1972. De 2005 à 2017, elle a vécu à Lyon, en France. Elle est titulaire d’un doctorat en littérature de l’Université de Montréal et a publié de nombreux articles et nouvelles ainsi que plusieurs romans et essais, dont Les désastrées (2013) et Douze ans en France (2018). Elle est éditrice au Groupe Ville-Marie Littérature, à Montréal, où elle vit avec sa famille.


Dans ses essais surle cinéma, l’écrivain afro-américain James Baldwin raconte comment, enfant, quelque chose clochait dans sa façon de s’identifier aux personnages des films américains. Les premières années de sa vie, il ne savait pas qu’il était noir. Voyant Bette Davis à l’écran, il se reconnaissait en elle — la star et lui avaient « les mêmes yeux globuleux » ; dans les westerns, lorsque la cavalerie abattait « héroïquement » des hordes de « méchants Indiens », il s’identifiait à la cavalerie — alors qu’en réalité, dans cette lutte fratricide, il était « les Indiens ».

 

Ces souvenirs de lecture me sont revenus à l’esprit en entendant témoigner Adib Alkhalidey, récemment de passage à l’émission Tout le monde en parle. Discutant de représentations et d’appartenance chez les personnes dites « racisées » au Québec, il a confié qu’enfant, il adorait le film Un Indien dans la ville (dont le titre dénote d’ailleurs le certain côté dépassé, pour dire les choses poliment), parce que s’y trouvait le seul héros « de couleur » du cinéma de sa jeunesse… (Héros « de couleur » qui n’était pas arabe, joué par un Français qui, si mes souvenirs sont bons, n’était pas autochtone…)

Questions d’identité(s)

Si Adib Alkhalidey a dit constater que certains enfants québécois qui ont 10 ans aujourd’hui semblent vivre une expérience similaire à la sienne alors qu’il en a un peu plus de 30, je peux renchérir en l’assurant qu’à 48 ans, je me suis moi aussi reconnue dans ses propos.

Je suis née au Saguenay en 1972, d’une mère de La Baie et d’un père tunisien pour qui il était crucial de connaître le pays de ses enfants et de leur transmettre sa culture. J’étais une Québécoise, point. Quand je regardais un film, ou que je lisais un livre, je n’étais pas frappée par le manque de « représentativité arabe », car je m’identifiais aux héros (le plus souvent « non racisés ») qu’on y représentait. Peut-être parce que je n’avais pas conscience de ce que pouvaient représenter mon nom ou mes traits. Plus tard, les choses se sont compliquées. Après un séjour de plusieurs années en France, je suis revenue au Québec en 2017, chez moi, pour découvrir que j’étais désormais… une femme « racisée ».

Ce terme, je le mets entre guillemets parce qu’il provoque en moi un malaise. Il me réduit à un seul des aspects d’une identité complexe, dont « être québécoise » devrait pouvoir réunir toutes les facettes. Être québécois, c’est faire sa vie ici, prendre part à la vie d’ici, contribuer à la vie d’ici, d’où qu’on vienne. Le mot « racisé » désigne une part de mon identité qui fait parfois de moi, aux yeux de certains, une Québécoise de second ordre. Il me distingue d’une façon qui me déplaît. Il trace une frontière entre les « de souche » et moi, au mépris de toutes les nuances, de tous les métissages. Le mot « racisé » est peut-être encore plus clivant que la réalité à laquelle il renvoie.

Sortir de nos crispations

Cette réalité complexe, dont Adib Alkhalidey a tenté de faire part, existe. Je comprends que le fait que des gens comme lui, comme moi, comme d’autres « racisés » en témoignent puisse heurter certains « non-racisés », que ces derniers en ressentent une brûlure, se demandent pourquoi ils sont attaqués ainsi, pourquoi on leur en veut, pourquoi on ne voit pas qu’ils ne veulent aucun mal aux « racisés », qu’ils les voient et les acceptent. En fait, il ne s’agit pas d’en vouloir aux Québécois « non racisés » ou de les attaquer. Il s’agit simplement, en tant que concitoyens, de témoigner d’une expérience et de tenter de la partager avec eux. Et la question n’est pas de savoir si et comment « ils » nous voient, mais plutôt comment nous nous voyons, ce que nous voyons dans cette fabuleuse usine à images de soi qu’est notre culture.

Dans mon cas, pendant un temps, en ce qui concerne la part « racisée » de mon identité, je voyais des Arabes qui étaient des terroristes ou des méchants ; qui servaient de repoussoir à des auteurs français d’une époque révolue ; qui, anonymes, se faisaient tuer sur la plage dans de grands romans ; qui étaient là pour faire réfléchir à la féminité arabo-musulmane dans son grand exotisme ; etc. Avec le recul, ces symboles me semblent lourds de sens.

Mais, je le reconnais, les choses ont changé. Je me rappelle d’ailleurs très bien, en découvrant avec délices la série Like-moi à mon retour en terre natale en 2017, avoir été frappée par la diversité dans sa distribution — qui comptait Adib Alkhalidey, justement. J’étais ravie.

J’étais ravie et je me suis dit : « On avance. » On n’y est pas encore, mais on avance. Peut-être justement parce que des personnes « racisées » ont pris la parole et insisté, jusqu’à ce qu’on les entende.

Un jour, il sera peut-être devenu tout naturel de trouver dans la culture d’ici, tant sous des plumes « racisées » que « de souche » (parce qu’il y aura une diversité des plumes aussi), davantage de déclinaisons de ce qu’être québécois veut dire. Simplement parce que ça fait partie de la réalité. Sans même que ce soit « un sujet ».

D’ailleurs, ce jour-là, nous n’aurons peut-être plus besoin du mot « racisé ».

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